PASSEPORT pour les Français à l'étranger

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ERYTHRÉE

LA SAGA D'UNE BOUTEILLE DE GIN

Je suis née à Asmara, la capitale officielle de l'Erythrée. Oui, vous savez, ce pays qui fait partie de l'Ethiopie, mais qui réclame son indépendance depuis belle lurette.

C'est en 1977 que le directeur d'une institution culturelle française m'a adoptée. Il avait besoin de moi, car il pensait qu'une bouteille de gin viendrait compenser son isolement: la ville était pratiquement encerclée par les indépendantistes qui combattaient l'empereur, " suppôt du capitalisme ", comme disaient certains dans la région. Mais ce jour-là, il eut la visite d'une personne qui disait appartenir au FPLE (Front Populaire de Libération de l'Erythrée), et qui venait donc de. traverser clandestinement les lignes. Dans la conversation, cet homme indiqua que des étrangers les aidaient généreusement en fournissant des armes et des conseils, et, accessoirement de la vodka et du rhum. Emu, mon Français m'a remise à cet homme.

J'ai donc traversé de nuit les lignes qui entouraient la ville, par de petits sentiers. On m'a ensuite abritée dans une grotte qui servait de dépôt d'armes aux inscriptions bizarres... Les étrangers expliquèrent les différents modes d'emploi du matériel. Ils furent intrigués par ma présence, et demandèrent de m'emmener.

Empereur déposé

De nouveau, j'ai changé de propriétaire. Eux parlaient une langue que je ne connaissais pas ; mais j'en retrouvais quelques racines, pour les avoir entendues chez le Français. Au moment où ils allaient me consommer, ils apprirent une nouvelle terriblement excitante : l'empereur venait d'être déposé par un grand mouvement démocratique, et des gens de leur famille arrivaient déjà à Addis Abéba pour une longue villégiature. Ils dirent donc hâtivement adieu à leurs grands amis érythréens, qui les remercièrent chaleureusement.

Et je partis pour Addis Abéba. Là, je fus délaissée pendant un long moment : mon entourage préférait le rhum et la vodka. Mais je ne perdis pas mon temps. Ainsi, j'appris que mon ex-propriétaire du FPLE avait conclu un accord avec le FLE (Front de Libération de l'Erythrée), et que tout le pays était entre ses mains, hormis Asmara, ma ville natale, et deux autres petites villes. Mes propriétaires d'alors furent très inquiets pour la grande démocratie qu'ils défendaient maintenant. Aussi se rendirent-ils à Asmara en 1980, avec beaucoup d'avions, beaucoup d'hélicoptères, beaucoup de tanks T55 qui d'ailleurs tombaient toujours en panne. Et ils ne m'oublièrent pas !

Pétarades

Je me retrouvais donc dans ma chère ville, que les Français, hélas, avaient quittée. Ce fut très mouvementé : beaucoup de bruit, de pétarades, de canonnades, de bombardements... Moi, j'étais bien protégée dans un T55 mais, comme tous les autres... il tomba en panne au milieu des lignes ennemies. A notre grande surprise, un autre T 55 vint à notre rencontre. Il marchait, celui-là, et pour cause : il avait été saisi par les Erythréens qui avaient trouvé l'origine des pannes (le différentiel), et qui nous firent ainsi prisonniers. Nous nous retrouvâmes donc dans une grotte. Et là, vous n'allez pas le croire: mon maître fut interrogé par celui-là même qu'il avait conseillé quelques années plus tôt. On lui saisit tout ce qu'il avait.

C'est ainsi que de nouveau, j'ai changé de propriétaire. J'ai atterri, cette fois-ci, chez un marchand qui a acquitté les 15 % de droit de douane au gouvernement de l'Erythrée. On a enregistré la transaction sur un cahier d'école. L'opération s'est déroulée derrière un rocher au détour d'un chemin.

Musique en sous-sol

Le marchand a décidé de m'emmener dans la capitale provisoire du pays, Orotta, au nord, car il savait qu'il s'y trouvait des Français que je pouvais intéresser. Nous avons emprunté les lits des torrents qui servent de route. Nous voyagions de nuit, car tout se fait de nuit, en ce moment : le jour est trop dangereux à cause des hélicoptères et des avions. De surcroît, les combattants des deux bords ont érigé un immense réseau de tranchées d'où l'on s'observe le jour, mais desquelles on sympathise de nuit. C'est donc la nuit que se font l'instruction, les réjouissances, les soins, la musique, et le ravitaillement, toujours soigneusement transcrit sur des cahiers d'école. La culture des champs qui entourent les tranchées se fait aussi la nuit. Les stations d'essence, invisibles le jour, sont ouvertes la nuit. Sous la pleine lune, on assiste à une vie très gaie mais en même temps ténue : on rit, on drague, on construit, on chante, on joue de la guitare-lyre ou de la guitare électrique, on écoute la radio (" La voie des masses "). Mais surtout, on travaille : l'armée s'informatise rapidement pour pouvoir tenir tête à ceux d'en face, bien équipés. On fait fonctionner les photocopieuses à fond dans les grottes pour informer le peuple. Mais tout se fait à mi-voix. Ce sont surtout les expatriés qui aident au financement du gouvernement : En effet, il y a beaucoup d'Erythréens en Australie et dans le Golfe. Mais nombreux sont les avocats, les médecins ou les cadres qui ont préféré rentrer pour participer à la libération de leur pays.

Curieusement, les adversaires de toujours, en Erythrée, c'est-à-dire les musulmans et les chrétiens, semblent se réconcilier grâce au danger permanent. Les mini-jupes croisent les tchadors. Et même si l'on est conscient des risques, on ne sent pas de stress.

Nous sommes finalement arrivés à Orotta. Mais le médecin français de l'hôpital était déjà rentré en France. Un autre allait venir sous peu, mais devait obtenir son visa au Soudan auprès de l'ERA (Erythrean Relief Aid). Un autre Français, chargé d'action culturelle, était en déplacement pour montrer des films français sur vidéo dans différentes grottes du pays. Un peu découragé, mon marchand a préféré me vendre à un exportateur qui faisait beaucoup d'affaires depuis que la charia a été instaurée au Soudan, interdisant la consommation d'alcool.

Changement de propriétaire

C'est ainsi que de nouveau, j'ai changé de propriétaire. Je suis donc descendue en jeep, contrôlée de temps en temps par des patrouilles. Aucun problème : j'avais mon document montrant que j'avais acquitté la taxe. La "frontière" était facilement reconnaissable : un homme a surgi de derrière un arbre pour nous contrôler, et nous a enregistrés sur un cahier d'école. Un peu plus loin, mon marchand a fait une chose surprenante : il a pris une pelle, et m'a enterrée dans le sable, sous un arbre! J'y suis restée quinze jours. J'ai alors entendu des coups sourds: c'étaient les sabots d'une caravane de chameaux. On m'a déterrée précautionneusement.

C'est ainsi que de nouveau, j'ai changé de propriétaire. J'ai mis à peu prés un mois à rejoindre Khartoum, à 800 km au Nord. Là, mon marchand m'a vendue à un autre marchand. C'est ainsi que, de nouveau, j'ai changé de propriétaire. Lui, il m'a carrément enfouie au milieu d'un troupeau de moutons, sur un camion. Nous avons roulé des jours et des jours sous le soleil. J'étais secouée comme un cocotier : 2 000 km de pistes infernales. Nous avons finalement rejoint le Darfour, dans l'Ouest, où un couple de Français dirige une petite exploitation.

Et au moment où je vous parle, non seulement j'ai encore changé de propriétaire, mais lui, il ...glou..., aime ..,glou..., le glou glou.

jpj

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