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INFLATION : LE DRAGON DE PAPIER

Le Consul de France Robert BONNEFIN a débuté sa carrière par un poste qu'il n'oubliera jamais :il était vice-consul à Nankin de 1947 à 1949, puis à Shanghai jusqu'en 1951.

" A cette époque, Nankin était la capitale administrative de la Chine. La vie pour un Français était intéressante mais souvent difficile : nous savions qu'il y avait des troubles en Chine, mais notre interlocuteur officiel était le Kuomintang de Chang Kaï-Check. L'insécurité régnait partout ; la corruption aussi. J'ai moi-même surpris un militaire en uniforme en train de cambrioler mon appartement. Il n'avait probablement pas été payé depuis plusieurs mois... Nankin est une ville entourée de 33 kms de murs avec 11 portes d'accès fermées la nuit pour des raisons de sécurité.

Au galop

L'inflation était plus que galopante. Ainsi, à mon arrivée, il fallait 1.000 CNC ou " dollars fapi " pour acheter une cigarette. Les billets de 500 et 1.000 CNC jonchaient les rues. Il fallait 200.000 CNC pour avoir un dollar US. Huit mois plus tard, il en fallait 12 millions. Le cours changeait chaque heure. Pour assurer les besoins de l'Ambassade, le régisseur ramenait de la banque chaque semaine une vingtaine de sacs postaux de billets de banque. Parfois même la radio annonçait qu'à partir de midi les billets de 1.000 écrits dans le sens de la longueur vaudraient mille fois plus : la planche de billets ne suivait plus.

Au marché, pour rapporter un couffin de marchandises, un couffin plein de billets de banque était nécessaire. Seules les pièces d' argent gardaient leur valeur.

Le 12 août 1948, le gouvernement décida de changer la monnaie : 1 dollar US pour 3 gold Yuan. Deux mois plus tard, il valait 3,5.

L'hiver 48 fut particulièrement dur : pillages, incendies, viols, misère. Les militaires touchaient rarement leur solde. Les officiers, eux, inventaient des régiments, touchaient les soldes qu'ils mettaient dans leurs escarcelles.

Le soutien américain

Le gouvernement américain soutenait toujours Chang Kaï Check. Quant à nous, nos gouvernements se succédaient à cette époque si souvent que les directives n'arrivaient pas jusqu'à nous. Notre vie de tous les jours était relativement facile - on trouvait l'essentiel sur les marchés. La vie diplomatique avec ses réceptions, se déroulait normalement. Les contacts avec les autochtones étaient aisés. Aussi une circulaire de l'Ambassadeur, remise à tous les agents en Chine, était claire : il était rappelé que nous devions être très réservés quant à nos fréquentations et la note concluait par cette phrase : " le concubinage est un fait scandaleux par lui-même ".

Mais pour revenir à la question de l'inflation au rythme de laquelle nous visions, vous allez voir que ce n'était pas fini : lorsque les communistes traverseront le Yan-Tsé, le 24 avril 1949, donc 8 mois plus tard, le gold yuan, qui se changeait au départ à 3 pour un dollar US, sera côté à 80 millions toujours pour un dollar US ! Les tarifs publics n'arrivaient pas à suivre ; ils changeaient tous les 15 jours. Aussi lorsque nous avions des voyages à faire, nous les effectuions en fin de quinzaine, car le billet d'avion qui nous aurait coûté plus de 100 dollars pour le trajet Nankin-Pékin et retour ne coûtait plus que 10 dollars environ en fin de quinzaine.

Mao franchit le Rubicon

Si je me souviens bien, c'est un dimanche que les troupes de Mao ont traversé le Yan-Tsé face à Nankin. L'opération prît du temps, car il n'y avait pas de pont à cette époque. La ville était totalement déserte. J'ai pris ma Jeep et en compagnie d'un ami, je suis allé au devant " des libérateurs ". C'était impressionnant d'observer cette colonne, en uniforme " populaire ", chaque homme portant sa réserve de riz en bandoulière. Ils étaient ébahis par notre présence. J'avoue que je n'étais pas spécialement rassuré. Des officiers nous ont dit de ne pas bouger, dans un premier temps. Puis, ils nous ont demandé de les suivre. Personne n'a voulu grimper dans la Jeep : c'est à pied qu'ils voulaient investir la capitale. Ils ont alors occupé les points névralgiques de la ville. Ils ont bloqué la résidence de l'Ambassadeur Meyrier pendant 8 jours. Nous avions un mal fou à la ravitailler. De toutes manières, à cette époque, on était encore loin des " plans d'évacuation ". Un couvre-feu à été instauré. Mais très vite, la vie a repris son cours à pou près normal. Tous les marchés étaient approvisionnés ; nous sommes néanmoins restés coupés du monde pendant deux mois. Seul un contact radio épisodique nous reliait à la France. LA PRISE DE SHANGHAI Les choses se sont améliorées après la prise de Shanghai, le 25 mai 1949. Une nouvelle monnaie a vu le jour : le jen min piao (700 pour 1 $ US ; 22.000 fin 1949). Avec le premier gouvernement populaire, formé en octobre 1949, l'inflation fut jugulée. Les Français et leurs familles étaient évacués par bateau à partir de Shanghai. Beaucoup avaient fait des achats mirobolants, grâce à l'inflation. Mais certains durent laisser leurs trésors au moment du départ, les entassant dans les consulats (c'est ainsi que notre Ambassade à Pékin renfermait un véritable musée ... ). Début octobre 1949, nous quittions Nankin pour Shanghai, logés à l'Hôtel Park, ne sachant pas ce qui allait nous arriver. Nous espérions que le gouvernement français reconnaîtrait Mao au plus tôt ; c'était imminent, nous disait-on. En fait, les choses se sont passées différemment : Mao a publiquement reconnu Ho Chi-Min qui était déjà notre ennemi.

C' était une provocation que notre gouvernement ne pouvait pas accepter. Il faudra attendre 1964 pour que De Gaulle normalise nos relations. L'année 1950 fut longue, d'autant que les Américains bombardaient les alentours. De plus, nous étions régulièrement convoqués par la police pour d'interminables séances d'auto-critique et de lavage de cerveau. On prenait toutes nos déclarations par écrit (c'est-à-dire tous les épisodes de notre vie depuis la naissance), et à la séance suivante, on essayait de nous mettre en contradiction avec nous-mêmes. Mais tout ceci se faisait avec le sourire poli chinois.

Durant l'hiver 49-50 , nous vécûmes une période sanglante: la première "épuration ". Entre 2 heures et 4 heures du matin, de nombreux Chinois, dénoncés par des mouchards, furent arrêtés, chargés dans des camions. Le jugement public eut lieu au canidrome dans la matinée et les exécutions le même jour au stade de Zikawé, en présence d'enfants des écoles. Il y avait parfois 120 exécutions par jour. Ne restaient, à ce moment, que quelques médecins et enseignants français ainsi que des familles franco-chinoises qui n'avaient pu obtenir l'autorisation de sortie.

Finalement, c'est après avoir attendu 3 mois le visa de sortie que j'ai quitté Shanghai en mai 1951, par voie ferrée jusqu'à Hong Kong. Quelques mois plus tard, le Consulat fermait ses portes. Un gardien français marié à une Eurasienne était chargé de la surveillance des locaux. Il ne devait revoir des diplomates français que 13 ans plus tard..."

jpj

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