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OUT OF AFRICA

Madame le docteur Françoise Spoerry n'a peut-être pas eu une vie sentimentale aussi agitée que Karen Blixen (tout au moins n'en fait-elle pas état !), mais, en trente-cinq ans de vie professionnelle au Kenya, dont vingt-deux ans comme médecin volant, sa biographie pourrait servir de base à un scénario sans doute aussi passionnant.

" C'est mon beau-frère, alors commerçant à Aden, qui m'a fait venir dans cette région pour un remplacement. Mon rêve était en fait d'aller en Éthiopie. Je m'y suis donc rendue après mon passage à Aden. Mais, alors qu'en 1949, il n'y avait que 30 médecins pour tout l'empire (plus une vingtaine de privés), il était hors de question que l'on m'offrît un poste : seul le gouvernement engageait le personnel médical, et n'encourageait pas l'installation d'un étranger. Après cette tentative infructueuse, je décidai donc de rentrer à Aden, en passant par le Kenya. Là, j'ai eu le coup de foudre. Comme je parlais l'anglais je décidai de m'y installer.

Le gouvernement m'offrit de choisir entre trois postes. Le premier était Nairobi, à la maternité municipale. J'avoue que l'idée de mettre au monde des petits Kikuyus à longueur d'année ne me tentait guère. Le second était à Malindi, sur la côte. Ce bourg était certes un admirable lieu de villégiature, mais ce n'était pas le Kenya que je voulais vivre. Le troisième, en revanche, m'intéressait beaucoup plus : Marsabit, près de la frontière nord. Ce petit poste est situé en pleine zone forestière, à 1500 m d'altitude. La population était justement composée essentiellement d'Éthiopiens et de Rendilés, amis des Somalis. L'endroit, à cette époque, était très reculé : le chameau était le seul moyen de locomotion. J'ai donc opté pour cette troisième offre. Averties de mon choix, les autorités ont alors reculé: une femme célibataire à Marsabit ? Impensable : dangereux et immoral !

A pied, à cheval ou en avion

" C'est donc à Kalou une petite agglomération près de Thompson's Falls, que j'ai finalement trouvé ma clientèle. J'étais le seul médecin à plus de 100 km à la ronde. J'avais ma consultation, plus les visites que je faisais soit en voiture, soit à cheval. Je puis dire que la vie était tout à fait telle qu'elle est décrite dans le film La Ferme africaine : chasse à courre (en habit !), polo, "parties", etc. On vivait à la vérité très bien : nous recevions les meilleurs bordeaux, et pouvions nous procurer les produits du monde entier, grâce, en particulier, aux commerçants indiens. Mes clients étaient essentiellement les colons anglais et ces Indiens, justement. Les Noirs étaient soignés soit par leur médecine traditionnelle, soit par l'épouse du "settler", qui venait me consulter pour les cas les plus graves. Passionnée d'agriculture, j'ai alors acheté une ferme.

Le colt à la ceinture

Puis est arrivée la guerre des Mau-Mau, une fraction des Kikuyus. Leur objectif était clair : se débarrasser des Anglais. Tout le monde a été menacé, tous les gens qui comme Karen Blixen, étaient établis sur leur terre. Nous étions sans cesse attaqués. Les médecins étaient particulièrement menacés, du fait de leurs va-et-vient. Une de mes amies a été assassinée avec sa famille. Moi, comme j'étais amie avec les tribus voisines, j'ai pu continuer d'exercer, mais avec un colt à la ceinture. Lorsque je me rendais à Nairobi, je devais simplement le déposer au poste de police en entrant, et le récupérer à la sortie.

En 1962, ce fut l'indépendance. Le gouvernement racheta toutes les fermes pour les redistribuer aux Africains. En 1963, je dus vendre ma ferme. Avec le produit de la vente, je me suis acheté un petit avion : j'avais entre-temps appris à piloter. Je voulais aller dans le Nord soigner les tribus. Pour me rémunérer, j'avais imaginé un système simple : mes " clients " me paieraient en chèvres et en moutons, que je ferais convoyer par des bergers jusqu'à Nairobi ou une ville plus proche, afin de les vendre.

C'est à ce moment que Michael Wood, le fondateur des médecins volants du Kenya, m'a écrit pour me demander de le rejoindre. J'ai tout de suite accepté.

100 vaches à la noce

J'étais affectée à la région de Turkana où résident de nombreux Masaïs. Là, ce fut très difficile : ils ne voulaient simplement pas entendre parler de médecine occidentale. Grâce à des amis qui parlaient leur langue, j'ai pu me lier avec une tribu.. Michael Wood est alors venu opérer un paralytique. Ce fut un succès inespéré. Il devint immédiatement frère de sang de son patient, qui offrit 100 vaches pour épouser l'infirmière qui l'assistait ! Moi, je n'ai jamais eu d'offre. On devait me juger hors de prix !

En matière de médecine, les Masaïs sont très organisés : Tanga est La Mecque des sorciers ; les Laibons sont les chefs magicoreligieux qui d'ailleurs m'accueillent très bien. Senagan, la sorcière la plus réputée, utilisait encore récemment un système d'acupuncture à l'aide d'un couteau pointu. Elle avait établi dans toute la région un système de sécurité sociale : quiconque lui versait deux shillings par an était assuré de ses services ! Moi, je me contentais de vacciner à tour de bras. A cette époque, nous étions trois médecins, disposant de trois avions. Maintenant, nous sommes regroupés dans une organisation internationale employant 300 personnes, dont une trentaine de médecins . l'AMREF*.

Nous travaillons sur toute l'Afrique orientale dans tous les domaines qui touchent la santé : environnement, hygiène, nutrition. Nos dispensaires sont reliés par radio. Nous imprimons des livres à destination de la population. Nous avons six Titan 404 Cessna, un Baron Beechcraft ainsi que quatre monomoteurs. Nous nous rendons dans des espèces de petits centres commerciaux qui sont les points de ralliement d'un district, ou dans des dispensaires établis parmi les nomades. Notre rôle est aussi éducatif et social. Nous respectons les pratiques coutumières. La maladie a un sens, chez le Masai : on est aveugle ou fiévreux parce qu'un esprit ou quelqu'un vous en veut L'utilisation de l'urine dé vache à différents desseins est une nécessité. Par exemple, pour stériliser les biberons, on les trempe, Puis on les passe sur les charbons ardents. Leur boisson, mélange de sang et de lait caillé, est extraordinairement énergétique (et n'a d'ailleurs pas mauvais goût : on dirait de la framboise).

A la belle étoile

Il m'arrive de coucher dans une tribu, mais je préfère la belle étoile : les huttes sont enfumées, et, disons-le, manquent d'un certain confort. L'exercice de mon métier laisse une large part à l'imprévu, bien sûr. Ainsi, lors des troubles survenus à la frontière de la Somalie, j'ai demandé une escorte à mon arrivée. On m'a immédiatement amenée à une petite maison : la maîtresse des lieux s'était cachée sous le lit lorsque les guérilleros l'avaient investie. L'un d'entre eux avait transpercé le lit de sa lance, lui crevant l'abdomen. Je lui ai aussitôt fait une injection de morphine, et l'ai montée à bord de mon avion. Au moment où nous survolions un massif montagneux, elle s'est réveillée et, complètement terrorisée,s'est déceinturée, a ouvert la porte et tenté de sauter dans le vide. J'essayais désespérément de la retenir mais en même temps, je ne pouvais quitter la manche à balai dans une zone aussi dangereuse !

Au Kenya, je continue ma vie, somme toute, tranquille et régulière. J'entretiens les meilleurs rapports avec notre ambassade. Je suis présidente de l'UFE. Tous les quinze jours, je fais un petit dîner français. Mais les soirées ne s'éternisent pas : il fait très frais, et je suis fatiguée. Le temps d'un feu de cheminée, je m'endors. Dès que le soleil se lève, je suis prête à reprendre la piste... de décollage, bien sûr !

jpj

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