PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


MIAMI - NEW-YORK

L'artiste n'accouche pas sans dollars

Peu rancunier, je me procure une autre Buick, mais d'avant-guerre, cette fois-ci. Tout au long de la route qui mène à New-York, je cherche à contacter universités et collèges, dans l'espoir de trouver des engagements qui me permettront de charmer un nouveau public et, accessoirement, de poursuivre cette randonnée. Malheureusement, ce qui avait été simple quelques années plus tôt dans ces night-clubs l'est beaucoup moins dans ces circuits où tout s'organise avec une ou deux années d'anticipation.

Finalement, dans la "grande pomme", rien ne va plus. Je n'ai pas mangé depuis deux jours, je n'ai plus de quoi régler l'hôtel, et je ne connais personne. Sournoisement, la faim exerce son action. Les critères auxquels j'étais si attaché se trouvent balayés. Qu'il est facile de se montrer charitable, généreux et tolérant lorsque l'on n'est pas confronté à une situation extrême ! Comment prôner la dignité, la rigueur et la force de caractère, face à une réalité cruelle ? Loyauté, droiture ou désintéressement résistent difficilement à l'implacable épreuve de la faim, même pour le tempérament le mieux forgé.

Le jugement aussi en prend un coup. Ce matin-là, il me reste 20 cents en poche, en tout et pour tout. Faut-il acheter un morceau de pain (18 cents) ou bien investir ces deux dimes dans deux coups de téléphone qui pourraient me valoir l'engagement salutaire ? A froid, aucune hésitation : bien sûr, il faut faire l'impasse sur le pain. Mais là, ma faim est telle que j'hésite. Ma perspective est à ce point raccourcie que seul l'avenir immédiat garde une valeur à mes yeux.

La raison finit quand même par prendre le dessus. J'insère l'une de mes deux pièces dans la fente fatale. L'appareil avale mes dix cents, mais sans faire acte de réciprocité. Pas de tonalité. En panne. Mon ventre affamé n'a plus d'oreille. Je n'ai même plus de quoi m'offrir un morceau de pain.

Le fond du gouffre, l'impression d'être coïncé dans un boyau ou d'être à mi-hauteur de ma falaise népalaise. Devant ce taxiphone qui m'escroque de la vie, je suis pris de rage et de désespoir. Je roue de coups cette vieille caisse ennemie.

 



A pied, à cheval et en Hoechst

Et tout-à-coup, un joyeux tintement se fait entendre : l'appareil me restitue tout son contenu sur le sol.

Cinq dollars s'écoulent ainsi gaiement à mes pieds.
Jackpot !

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Après quantités de déboires plus invraisemblables les uns que les autres, qui me démontreront entr'autres que l'artiste n'accouche pas sans dollars, les choses finissent quand même par s'arranger. Me plongeant dans le creuset culturel tourbillonnant de New York, j'oublie vite ces souvenirs pour le moins... mitigés.

Les clubs de jazz foisonnent. Le musicien "classique" auquel je m'identifie ne peut que s'éblouir devant ces génies qui, par la pureté de leur inspiration, la maîtrise de leurs instruments, la diversité de leurs improvisations, ponctuent la marche de l'univers, actualisant un thème passé. Il s'agit d'une tout autre démarche que celle de l'exécutant classique (ou du rocker) qui se conforme à des écrits. Parallèlement à cet éblouissement, se pose donc une inévitable question. Peut-on véritablement accéder à la plénitude en jouant la musique des autres ? Les grandes civilisations de l'écrit se sont bien gardées d'écrire la musique. Chine, Inde, Turquie, Égypte n'ont laissé que des schémas, apparentés justement aux "grilles" des jazzmen.

Porté à son zénith par certains géants, le seul art musical occidental non-écrit (le jazz) procure en tout cas une excuse à ma pauvre existence.


 

 

 

 


 
             
     
                   
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