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MIAMI
- NEW-YORK
L'artiste
n'accouche pas sans dollars
Peu rancunier, je
me procure une autre Buick, mais d'avant-guerre, cette fois-ci. Tout au
long de la route qui mène à New-York, je cherche à
contacter universités et collèges, dans l'espoir de trouver
des engagements qui me permettront de charmer un nouveau public et, accessoirement,
de poursuivre cette randonnée. Malheureusement, ce qui avait été
simple quelques années plus tôt dans ces night-clubs l'est
beaucoup moins dans ces circuits où tout s'organise avec une ou
deux années d'anticipation.
Finalement,
dans la "grande pomme", rien ne va plus. Je n'ai pas mangé
depuis deux jours, je n'ai plus de quoi régler l'hôtel, et
je ne connais personne. Sournoisement, la faim exerce son action. Les
critères auxquels j'étais si attaché se trouvent
balayés. Qu'il est facile de se montrer charitable, généreux
et tolérant lorsque l'on n'est pas confronté à une
situation extrême ! Comment prôner la dignité,
la rigueur et la force de caractère, face à une réalité
cruelle ? Loyauté, droiture ou désintéressement résistent
difficilement à l'implacable épreuve de la faim, même
pour le tempérament le mieux forgé.
Le
jugement aussi en prend un coup. Ce matin-là, il me reste 20 cents
en poche, en tout et pour tout. Faut-il acheter un morceau de pain (18
cents) ou bien investir ces deux dimes dans deux coups de téléphone
qui pourraient me valoir l'engagement salutaire ? A froid, aucune
hésitation : bien sûr, il faut faire l'impasse sur le pain.
Mais là, ma faim est telle que j'hésite. Ma perspective
est à ce point raccourcie que seul l'avenir immédiat garde
une valeur à mes yeux.
La
raison finit quand même par prendre le dessus. J'insère l'une
de mes deux pièces dans la fente fatale. L'appareil avale mes dix
cents, mais sans faire acte de réciprocité. Pas de tonalité.
En panne. Mon ventre affamé n'a plus d'oreille. Je n'ai même
plus de quoi m'offrir un morceau de pain.
Le
fond du gouffre, l'impression d'être coïncé dans un
boyau ou d'être à mi-hauteur de ma falaise népalaise.
Devant ce taxiphone qui m'escroque de la vie, je suis pris de rage et
de désespoir. Je roue de coups cette vieille caisse ennemie.
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A pied, à cheval et en Hoechst
Et
tout-à-coup, un joyeux tintement se fait entendre : l'appareil
me restitue tout son contenu sur le sol.
Cinq
dollars s'écoulent ainsi gaiement à mes pieds.
Jackpot !
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Après quantités
de déboires plus invraisemblables les uns que les autres, qui me
démontreront entr'autres que l'artiste n'accouche pas sans dollars,
les choses finissent quand même par s'arranger. Me plongeant dans
le creuset culturel tourbillonnant de New York, j'oublie vite ces souvenirs
pour le moins... mitigés.
Les clubs de jazz
foisonnent. Le musicien "classique" auquel je m'identifie ne
peut que s'éblouir devant ces génies qui, par la pureté
de leur inspiration, la maîtrise de leurs instruments, la diversité
de leurs improvisations, ponctuent la marche de l'univers, actualisant
un thème passé. Il s'agit d'une tout autre démarche
que celle de l'exécutant classique (ou du rocker) qui se conforme
à des écrits. Parallèlement à cet éblouissement,
se pose donc une inévitable question. Peut-on véritablement
accéder à la plénitude en jouant la musique des autres
? Les grandes civilisations de l'écrit se sont bien gardées
d'écrire la musique. Chine, Inde, Turquie, Égypte n'ont
laissé que des schémas, apparentés justement aux
"grilles" des jazzmen.
Porté à
son zénith par certains géants, le seul art musical occidental
non-écrit (le jazz) procure en tout cas une excuse à ma
pauvre existence.

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