PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


CAP HORN - VALPARAISO - SANTIAGO - LA PAZ

Paganini en Antarctique. Télé mal voyante mais bien entendante. Le train le plus haut.

Muni de quelques traveller’s chèques, je puis de nouveau tenter une expédition en Amérique du Sud, que je compte bien parcourir par tous les moyens, sauf en voiture...


Direction : l'Antarctique

Je voulais voir la Terre de Feu ? Eh bien, je suis servi ! Mon DC3, entre les falaises du Cap Horn et de l'île qu'il prolonge, fait une chute vrillée, aspiré par un immense courant d'air vertical. Personne n'ayant attaché sa ceinture, nous entamons au plafond une bien curieuse sarabande, alors que nous enchaînons loopings sur tonneaux. Certains ont réussi à agripper un point fixe d'une main, ce qui leur permet de faire un signe de croix de l'autre. Une vieille Indienne repousse ma guitare qui, comme maniée par un apprenti sorcier, cherche à l'assommer.


Pendant ce temps, le pilote tente désespérément de retourner à son siège, car une belle blonde venait de le rejoindre dans le cockpit, sans doute pour mieux profiter du féerique spectacle. In extremis, nous ferons néanmoins un atterrissage miraculeux, grâce au sang-froid de ce pilote au sang chaud.

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La majesté des somptueux glaciers chiliens qui se jettent dans la mer turquoise mérite une étape prolongée. Dans un bar de Punta-Arenas, le commandant d'un brise-glace militaire, le « Piloto Pardo » m’offre un pisco sour. Il s’avère qu’il est violoniste. Banco, il m'embarque pour une virée en Antarctique, suivie d'une remontée vers Valparaiso via les canaux sud-chiliens. Prix du passage : l'accompagner dans les duos que Paganini (à l'instigation de Berlioz) a écrits pour son ami le violoniste Sina – Paganini jouant lui-même la partie de guitare.


C'est une nouvelle expérience, au plan musical. Il ne suffit pas de s'écouter jouer, il faut simultanément être à l'affût de la ligne mélodique du partenaire.


De l'hélicoptère de bord, les fjords sud-chiliens révèlent leurs merveilles autrement inaccessibles.


Un périple qui ne peut s’oublier, n'était-ce la traversée du Golfe de Penas où, malgré le temps calme, les creux sont de 25 mètres . Le brise-glace n'est pas de nature stable. Il gîte tellement que sa tourelle est ballottée jusqu'à l'horizontale. Ce sera ma seule expérience du mal de mer, partagée d'ailleurs par mon ami le commandant, qui prend décidément son rôle de duettiste très au sérieux. Un seul souhait lorsqu’on est victime de cette malédiction : que le rafiot sombre rapidement.

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À Santiago, je passe dans un grand show télévisé. Autant l'enregistrement en studio m'avait paru anti-naturel, autant, pensé-je, la télévision sera une expérience plus joyeuse : un écran montrera en gros plan mon expression tendue, au moment où j'aborderai le ritardando tactique qui parachèvera ma victoire sur les cœurs, alors que, simultanément, un haut-parleur monophonique viendra corroborer l'attente du dîneur mélomane. En fait, rien de tout cela. On m'accorde un passage, enregistré dans des conditions traumatisantes : bruits parasites provenant de tous côtés, éclairages aveuglants, chaleur d'enfer, mouvements, chuchotements... Et pourtant, on exige que j'attaque ma rengaine à la seconde précise, qu'on n'hésite pas à me faire reprendre autant de fois que la régie l'exige.


Alors, de deux choses l'une : ou bien respecter les beaux sentiments qui animent l’idéaliste – et envoyer promener le producteur –, ou bien déballer un petit numéro bien au point, comme tout professionnel qui se respecte. Reste une troisième voie : l'humour. Quoi ? Avec cet astre qui m'agresse la pupille, ce perchman qui ricane, cette guitare qui se désaccorde comme un aspirateur qu'on débranche, vous attendez de moi une inspiration sublime ?

Eh bien, vous allez voir ce que vous allez entendre, mes amis ! Allez, moteur !

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En fait, la télévision (ou la vidéo), malgré ces tourments, est appelée à un bel avenir pour la musique. En effet, de plus en plus, les musiciens sont amplifiés dans les théâtres. Or, les consoles restituent au public présent un son en monophonie ! Le spectateur situé à droite de la scène n’entend que le haut-parleur de droite, et non le musicien. La musique est dé-spatialisée.


L’équipe qui enregistre le concert prend au contraire bien soin de placer ses micros pour restituer, grâce à la stéréophonie, l’espace sonore. Le téléspectateur aura ainsi l’impression de se trouver dans la salle, in vivo.
Au final, le spectateur ne paie que pour faire la claque et pour être filmé. Seul le différé lui permettra retrouver l’acoustique naturelle du concert.


Reste évidemment qu’il ne fera pas les mêmes rencontres dans son salon qu’au fumoir…

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Ma première émission télévisée « marche ». Je suis immédiatement engagé pour une série de concerts à travers tout le pays, qui a tant à offrir : hospitalité, musique, poésie, et aussi, avouons-le, gastronomie. Aucune pollution n'a atteint ces rivages. Les produits de la terre, de la vigne, des arbres et de la mer sont une véritable invitation à la panse...
Dans la ville universitaire du pays, Puerto-Montt, au cours d’une dédicace de disques dans la loge du théâtre, une jeune fille à la voix argentine et posée me fait lever les yeux :
— Vous nous conduisiez imperceptiblement vers le silence. D'ailleurs, est-ce que je me trompe, ne mimiez-vous pas vos gestes, par moments, sans même toucher les cordes ?
Les lèvres de la jeune fille sont ciselées dans une pulpe teintée de sépia. De longs cheveux noirs encadrent des yeux d'un gris chaud, au rayonnement surnaturel, et qui semblent balayer un champ étrangement vaste. Malgré un visage frêle et un corps fragile, son expression est franche et décidée. Elle s'exprime dans un français parfait. Je l'invite à dîner.
— Oh, non ! Mes parents m'attendent dehors et doivent déjà s'inquiéter.


Elle accepte toutefois de m'accompagner à l'aéroport le lendemain. Dans la voiture, elle me dit :


— C'est la musique qui me sauve. Mes parents m'interdisent toute sortie de notre ferme. Mon seul compagnon est mon cheval, que malheureusement je ne puis plus monter car mes yeux faiblissent. Je souffre d'une dégénérescence irréversible de la rétine, et je serai bientôt presque aveugle. Moi qui dessinais si bien ! Grâce à la musique, je conserve le courage de vivre.
— C'est vrai, les yeux ne sont que perception. La communication vient de l'ouïe. Les aveugles sont gais, les sourds souffrent en silence dans leur monde isolé.
— C'est pourtant bien beau, les lignes épurées d'un cheval...
— Basculant dans le monde des sons, vous quitterez le maquillage. On ne contrefait pas une voix comme on force un sourire. Le son commence là où l'image s'arrête. Vous quitterez le mirage pour l'harmonie. Vous apprécierez le monde à son juste timbre.
— Mais je ne lirai plus de livres !
— Vous vous passerez du succédané de l'expérience. Savez-vous qu'il existe 3000 langues sur terre alors qu'on ne compte que 25 écritures ? Moralité : l'oralité ! La musique se passe de lecture, sauf en Occident. Œdipe bénissait les ténèbres. C'est dans le noir que s'éveille l'amour. Pour déguster un nectar, on ferme les yeux.


Un train relie le Chili à la Bolivie, qui, depuis longtemps, n'a plus accès à la mer. En payant assez cher, et en ayant une autorisation spéciale de l'armée, on fait accrocher au convoi une voiture antique, munie d'un salon cossu, d'une salle à manger Louis XV, d'une salle d'eau avec baignoire à pieds. On y gèle quand même à 5000 mètres d'altitude. Le voyage dure 36 heures, durant lesquelles les plus somptueux paysages andins sont à portée de main. À la frontière, un douanier monte à bord de ma résidence et jette un coup d'œil à mon passeport.


— Señor Jumez ? Mais ce n'est pas vous ! Je l'ai vu à la télévision, il y a quinze jours. Le vrai señor Jumez est bien plus maigre que vous !


Un jeune joueur de charango, en costume et en bonnet bariolés, fait du « train-stop ». Il est heureux de profiter de mon confort anachronique et s'acquitte de cette dette en se lançant dans des délires musicaux. L'instrument est pourtant simple : quelques cordes, amplifiées par la carapace d'un malheureux tatou (qu'on sacrifie dans cette partie de l'Amazonie pour sa carapace, et dans d'autres parties pour sa chair). Il joue d'anciens airs de cour espagnole, héritage du bon missionnaire Pizzaro (« tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens »). Primesautier, il égrène tour à tour des mélodies quetchua, il improvise des chaconnes (forme musicale qui a navigué vers l'Europe à dos de guitare au 16e siècle). Il s'amuse aussi à imiter le rythme saccadé de roues sur les rails à moitié disjoints. Il reprend des airs que je lui joue à la guitare. À l'arrivée, nous échangeons une poignée de main : nous sommes quittes.

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Au lycée français de La Paz, flambant neuf, je conduis une petite animation pour les enfants, qui, comme souvent dans nos établissements scolaires, n'ont pas de professeurs de musique. À la fin, une petite fille se lève :


— Dis, Monsieur, à quel âge on devient artiste ?

 

 


 
 
             
     
                   
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