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CAP
HORN - VALPARAISO - SANTIAGO - LA PAZ
Paganini
en Antarctique. Télé mal voyante mais bien entendante. Le
train le plus haut.
Muni de quelques
traveller’s chèques, je puis de nouveau tenter une expédition
en Amérique du Sud, que je compte bien parcourir par tous les moyens,
sauf en voiture...

Direction : l'Antarctique
Je
voulais voir la Terre de Feu ? Eh bien, je suis servi ! Mon DC3, entre
les falaises du Cap Horn et de l'île qu'il prolonge, fait une chute
vrillée, aspiré par un immense courant d'air vertical. Personne
n'ayant attaché sa ceinture, nous entamons au plafond une bien
curieuse sarabande, alors que nous enchaînons loopings sur tonneaux.
Certains ont réussi à agripper un point fixe d'une main,
ce qui leur permet de faire un signe de croix de l'autre. Une vieille
Indienne repousse ma guitare qui, comme maniée par un apprenti
sorcier, cherche à l'assommer.
Pendant ce temps, le pilote tente désespérément de
retourner à son siège, car une belle blonde venait de le
rejoindre dans le cockpit, sans doute pour mieux profiter du féerique
spectacle. In extremis, nous ferons néanmoins un atterrissage miraculeux,
grâce au sang-froid de ce pilote au sang chaud.
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La
majesté des somptueux glaciers chiliens qui se jettent dans la
mer turquoise mérite une étape prolongée. Dans un
bar de Punta-Arenas, le commandant d'un brise-glace militaire, le «
Piloto Pardo » m’offre un pisco sour. Il s’avère
qu’il est violoniste. Banco, il m'embarque pour une virée
en Antarctique, suivie d'une remontée vers Valparaiso via les canaux
sud-chiliens. Prix du passage : l'accompagner dans les duos que Paganini
(à l'instigation de Berlioz) a écrits pour son ami le violoniste
Sina – Paganini jouant lui-même la partie de guitare.
C'est une nouvelle expérience, au plan musical. Il ne suffit pas
de s'écouter jouer, il faut simultanément être à
l'affût de la ligne mélodique du partenaire.
De l'hélicoptère de bord, les fjords sud-chiliens révèlent
leurs merveilles autrement inaccessibles.
Un périple qui ne peut s’oublier, n'était-ce la traversée
du Golfe de Penas où, malgré le temps calme, les creux sont
de 25 mètres . Le brise-glace n'est pas de nature stable. Il gîte
tellement que sa tourelle est ballottée jusqu'à l'horizontale.
Ce sera ma seule expérience du mal de mer, partagée d'ailleurs
par mon ami le commandant, qui prend décidément son rôle
de duettiste très au sérieux. Un seul souhait lorsqu’on
est victime de cette malédiction : que le rafiot sombre rapidement.
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À
Santiago, je passe
dans un grand show télévisé. Autant l'enregistrement
en studio m'avait paru anti-naturel, autant, pensé-je, la télévision
sera une expérience plus joyeuse : un écran montrera en
gros plan mon expression tendue, au moment où j'aborderai le ritardando
tactique qui parachèvera ma victoire sur les cœurs, alors
que, simultanément, un haut-parleur monophonique viendra corroborer
l'attente du dîneur mélomane. En fait, rien de tout cela.
On m'accorde un passage, enregistré dans des conditions traumatisantes
: bruits parasites provenant de tous côtés, éclairages
aveuglants, chaleur d'enfer, mouvements, chuchotements... Et pourtant,
on exige que j'attaque ma rengaine à la seconde précise,
qu'on n'hésite pas à me faire reprendre autant de fois que
la régie l'exige.
Alors, de deux choses l'une : ou bien respecter les beaux sentiments qui
animent l’idéaliste – et envoyer promener le producteur
–, ou bien déballer un petit numéro bien au point,
comme tout professionnel qui se respecte. Reste une troisième voie
: l'humour. Quoi ? Avec cet astre qui m'agresse la pupille, ce perchman
qui ricane, cette guitare qui se désaccorde comme un aspirateur
qu'on débranche, vous attendez de moi une inspiration sublime ?
Eh
bien, vous allez voir ce que vous allez entendre, mes amis ! Allez, moteur
!
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En fait, la télévision
(ou la vidéo), malgré ces tourments, est appelée
à un bel avenir pour la musique. En effet, de plus en plus, les
musiciens sont amplifiés dans les théâtres. Or, les
consoles restituent au public présent un son en monophonie ! Le
spectateur situé à droite de la scène n’entend
que le haut-parleur de droite, et non le musicien. La musique est dé-spatialisée.
L’équipe qui enregistre le concert prend au contraire bien
soin de placer ses micros pour restituer, grâce à la stéréophonie,
l’espace sonore. Le téléspectateur aura ainsi l’impression
de se trouver dans la salle, in vivo.
Au final, le spectateur ne paie que pour faire la claque et pour être
filmé. Seul le différé lui permettra retrouver l’acoustique
naturelle du concert.
Reste évidemment qu’il ne fera pas les mêmes rencontres
dans son salon qu’au fumoir…
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Ma
première émission télévisée «
marche ». Je suis immédiatement engagé pour une série
de concerts à travers tout le pays, qui a tant à offrir
: hospitalité, musique, poésie, et aussi, avouons-le, gastronomie.
Aucune pollution n'a atteint ces rivages. Les produits de la terre, de
la vigne, des arbres et de la mer sont une véritable invitation
à la panse...
Dans la ville universitaire du pays, Puerto-Montt, au cours d’une
dédicace de disques dans la loge du théâtre, une jeune
fille à la voix argentine et posée me fait lever les yeux
:
— Vous nous conduisiez imperceptiblement vers le silence. D'ailleurs,
est-ce que je me trompe, ne mimiez-vous pas vos gestes, par moments, sans
même toucher les cordes ?
Les lèvres de la jeune fille sont ciselées dans une pulpe
teintée de sépia. De longs cheveux noirs encadrent des yeux
d'un gris chaud, au rayonnement surnaturel, et qui semblent balayer un
champ étrangement vaste. Malgré un visage frêle et
un corps fragile, son expression est franche et décidée.
Elle s'exprime dans un français parfait. Je l'invite à dîner.
— Oh, non ! Mes parents m'attendent dehors et doivent déjà
s'inquiéter.
Elle accepte toutefois de m'accompagner à l'aéroport le
lendemain. Dans la voiture, elle me dit :
— C'est la musique qui me sauve. Mes parents m'interdisent toute
sortie de notre ferme. Mon seul compagnon est mon cheval, que malheureusement
je ne puis plus monter car mes yeux faiblissent. Je souffre d'une dégénérescence
irréversible de la rétine, et je serai bientôt presque
aveugle. Moi qui dessinais si bien ! Grâce à la musique,
je conserve le courage de vivre.
— C'est vrai, les yeux ne sont que perception. La communication
vient de l'ouïe. Les aveugles sont gais, les sourds souffrent en
silence dans leur monde isolé.
— C'est pourtant bien beau, les lignes épurées d'un
cheval...
— Basculant dans le monde des sons, vous quitterez le maquillage.
On ne contrefait pas une voix comme on force un sourire. Le son commence
là où l'image s'arrête. Vous quitterez le mirage pour
l'harmonie. Vous apprécierez le monde à son juste timbre.
— Mais je ne lirai plus de livres !
— Vous vous passerez du succédané de l'expérience.
Savez-vous qu'il existe 3000 langues sur terre alors qu'on ne compte que
25 écritures ? Moralité : l'oralité ! La musique
se passe de lecture, sauf en Occident. Œdipe bénissait les
ténèbres. C'est dans le noir que s'éveille l'amour.
Pour déguster un nectar, on ferme les yeux.
Un train relie le Chili à la Bolivie, qui, depuis longtemps, n'a
plus accès à la mer. En payant assez cher, et en ayant une
autorisation spéciale de l'armée, on fait accrocher au convoi
une voiture antique, munie d'un salon cossu, d'une salle à manger
Louis XV, d'une salle d'eau avec baignoire à pieds. On y gèle
quand même à 5000 mètres d'altitude. Le voyage dure
36 heures, durant lesquelles les plus somptueux paysages andins sont à
portée de main. À la frontière, un douanier monte
à bord de ma résidence et jette un coup d'œil à
mon passeport.
— Señor Jumez ? Mais ce n'est pas vous ! Je l'ai vu à
la télévision, il y a quinze jours. Le vrai señor
Jumez est bien plus maigre que vous !
Un jeune joueur de charango, en costume et en bonnet bariolés,
fait du « train-stop ». Il est heureux de profiter de mon
confort anachronique et s'acquitte de cette dette en se lançant
dans des délires musicaux. L'instrument est pourtant simple : quelques
cordes, amplifiées par la carapace d'un malheureux tatou (qu'on
sacrifie dans cette partie de l'Amazonie pour sa carapace, et dans d'autres
parties pour sa chair). Il joue d'anciens airs de cour espagnole, héritage
du bon missionnaire Pizzaro (« tuez-les tous, Dieu reconnaîtra
les siens »). Primesautier, il égrène tour à
tour des mélodies quetchua, il improvise des chaconnes (forme musicale
qui a navigué vers l'Europe à dos de guitare au 16e siècle).
Il s'amuse aussi à imiter le rythme saccadé de roues sur
les rails à moitié disjoints. Il reprend des airs que je
lui joue à la guitare. À l'arrivée, nous échangeons
une poignée de main : nous sommes quittes.
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Au
lycée français de La Paz, flambant neuf, je conduis une
petite animation pour les enfants, qui, comme souvent dans nos établissements
scolaires, n'ont pas de professeurs de musique. À la fin, une petite
fille se lève :
— Dis, Monsieur, à quel âge on devient artiste ?

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