PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


ABIDJAN - DOUALA - BRAZZAVILLE
NAIROBI - TANANARIVE

Le continent du rythme

Dès mon arrivée à Dakar, je fais connaissance avec les percussions. Les vraies. Celles qui font entrevoir le monde insoupçonné de la transe, de la dé-temporisation. Dans la rue, tout est prétexte à rythme. A droite et à gauche, percent des maisons les sons cadencés des tam-tam.

Mon transit est court, car je suis attendu à Cotonou. J'y fais la connaissance du directeur de l'école des percussions de l'institut supérieur des arts de la Havane, en visite au Dahomey (aujourd'hui le Bénin). -
Nous autres les Cubains nous intéressons de cette région, dont nous avons hérité. Beaucoup nous accusent d'ailleurs de néo-colonialisme, particulièrement en Angola. Mais nous, nous avons des rapports de sang avec ces pays. Alors que vous, les Français...

- ... Oh, ça va ! Mais voulez-vous dire que les percussions sont de même nature chez vous qu'ici ?

- Tout-à-fait. Venez donc ce soir à une fête rituelle à laquelle je participe.

La cérémonie en question est apparentée au vaudou. Mon guide tient l'un des tambours. Très vite, il devient l'élément-moteur du rite. Plus que les autres, il force l'hébétude d'une vieille femme qui tournoie à la cadence infernale des rythmes enchevêtrés. Il la magnétise par son regard d'une intensité insoutenable. Il l'ensorcelle par ses halètements et ses gémissements à contretemps. Il l'envoûte par la complexité de son architecture touffue. Alors, le paroxysme approche. Essoufflée, malmenée, prise de vertige, la femme cherche maintenant à sortir du monde. Bientôt, c'est la transe, la lévitation des sens, la syncope dans la syncope. Au travers de ses yeux exorbités et de sa langue révulsée, elle met en contact le bas-monde avec l'au-delà, comme libérée de sa conscience, pesant écran opaque. Elle tient maintenant le rôle d'interprète, jouant sa propre version de l'œuvre du Grand Compositeur...

Au milieu de la nuit, mon hôte me rejoint à l'extérieur de la paillote. Nous faisons quelques pas dans le calme de l'obscurité tropicale.

- Dites-moi, je n'ai jamais vu un universitaire si proche du terrain que vous ! -
Oui, je connais bien les rites Yoruba.

- Vous en connaissez aussi les rythmes !

- On peut toujours connaître les formes. A La Havane, nous sommes équipés de magnétophones et d'ordinateurs qui nous démontent n'importe quel schéma. Mais ces rythmes ne peuvent s'articuler qu'avec la clé, le code, ou, puisque nous parlions d'ordinateurs, d'algorithme ! Je suis capable de reproduire, phrase par phrase, tout un développement cérémonial autre que celui de ce soir, tel celui des Fon ou des Abakua. Mais, n'étant pas initié, ne connaissant pas le mot de passe réservé à quelques élus, je suis incapable de soutenir une telle cérémonie. Sans le fond, la forme n'a pas de sens.

- Mais quel est donc le sens du rythme, ici ?

- Pour l'Africain, le monde est asymétrique. Par le rythme, il rectifie cette imperfection originelle.

Transcender l'asymétrie, tels sont pouvoir et devoir de l'homme. Son action doit découler de cette mission mystique. Il est le missionnaire du rythme. Excision et circoncision font partie du rythme. Le clitoris est une excroissance concédée par la nature, certes, mais il est une imperfection dans le rôle réceptif de la femme. Inversement, le prépuce est un écran emprunté à la féminité. Il convient de rétablir la symétrie, par les moyens que l'on sait. De même, la colonne vertébrale est considérée comme le facteur déterminant de la symétrie. Dans ses activités, l'Africain garde à l'esprit le caractère rigide de l'épine dorsale. Les femmes effectuent leurs travaux ou peuvent même danser tout en portant leur bébé sur le dos. La stabilité de la colonne en fait un centre anti-roulis. Toujours dans cette ligne, les instruments de musique se voient attribuer un sexe. Les claquettes creuses sont femelles, les pleines sont mâles. Pour des raisons exclusivement musicales, bien sûr, la claquette mâle percute sa partenaire, et non l'inverse. Le son est d'ailleurs très différent. Deux cordes de la harpe-luth sont mâles, deux sont femelles. Là est le mystère du monde africain, dans le rythme, véritable organisateur ou plutôt rectificateur du chaos.-
"It don't mean a thing, if it ain't got that rythm" avait écrit Duke Ellington.

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Abidjan est en liesse : la visite du président Pompidou transforme la capitale ivoirienne en une immense piste consacrée à la danse. Les balafons sont partout. Même les gendarmes, engoncés dans leurs uniformes, sautillent au son des tambours.

Une soirée féerique est donnée dans le somptueux palais présidentiel. On y raconte la dernière blague locale : deux Blancs sont attelés à une herse. tout en labourant péniblement un champ de mil, ils chantent : "FRE-RE JAC-QUES, FRE-RE JAC-QUES...". Le propriétaire ivoirien qui observe la scène commente alors : "Ah, ces Français, quel rythme, alors !".

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A Douala, c'est le consul américain qui décide de me présenter au public local. En fait, il sera l'un des rares Yankees que je verrai s'intéresser à l'Afrique.

- Seul un public blanc assistera à votre concert. Certes, les Africains aiment la musique, mais la musique qu'ils jouent. Pour eux, écouter de la musique n'a aucun sens. Leur vocabulaire est même dépourvu de tout mot pour décrire cet "art". Ils connaissent bien sûr le mot importé que nous utilisons. Mais aucun terme, dans leurs langues vernaculaires, ne signifie "musique".

Patrick Moutal, en Inde, m'avait déjà fait la même remarque pour le sanscrit. Seul "sangit" signifie à la fois danse, chant et musique instrumentale. En Amazonie, on m'a aussi dit que le terme "orignang" recouvre ces trois domaines chez les Indiens Xingu. Mon diplomate reprend :

- Ce que nous appelons ainsi est pour eux un élément de la nature, telle l'eau et le feu. On vit avec, on n'en parle pas. On ne saurait être en dedans et en dehors. Culturellement, vous êtes ici sur une terre étrangère. Ce n'est pas une question de couleur de peau. D'ailleurs, nous avons en ce moment la visite de LeRoi Jones, le plus intégriste de nos auteurs Noirs-Américains. Il croyait retrouver ici ses origines. Mais, malgré ses tentatives parfois touchantes, il s'est vu rejeté, voire expulsé. Son charabia occidental est d'autant plus suspect qu'il est noir.

Dans la fournaise du consulat américain, le public est en effet essentiellement composé d'expatriés.

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Le lendemain, le consul m'emmène en Land-Rover dans la forêt. Le premier village dans lequel nous nous arrêtons nous accueille avec enthousiasme. Nous distribuons des provisions de quinine et de sel. Les chefs nous offrent l'hospitalité.

Dès la tombée de la nuit, le silence devient tel qu'au milieu de la forêt, les bruits deviennent son. De temps en temps, un cri d'oiseau syncopé se réverbère d'arbre en arbre. Des crépitements de branches ponctuent l'obscurité. Un villageois improvise interminablement de complexes mélodies sur sa sanza, piano à pouces, près du feu. Il déclame les épopées de ses ancêtres d'une voix gutturale.

La nuit est avancée lorsque je rejoins ma hutte. A peine suis-je allongé sur la paillasse que les feuilles de bananier qui servent de porte s'écartent dans un léger froissement. Une douce main enserre mon bras. Ici, l'hospitalité prend toute son extension...

Le jour suivant, nous nous mettons en route. Nos hôtes nous baptisent en langage rythmé. Une périphrase résume ainsi l'image que nous donnons : "L'ÉTRANGE QUI EST BLANC" = "mo-ME a moto" = "MI SOL MI MI MI".

 



2 pirogues pour traverser l'Oubangui

On répète la phrase sur le tambour parlant, pour être sûr que le message est bien décrypté par les auditeurs de la forêt. Au moment du départ : "IL EST SUR SON CHEMIN" = "NOU ma-a sangue" = "SOL MI MI RE MI". Phrase également transmise par deux fois. Enfin, on retransmet l'ensemble du message par ce morse harmonisé. Pour sûr, nous sommes interceptés par la tribu voisine, à l'affût de bêtes rares, mais aussi de notre richesse en précieuse quinine.

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Brazzaville est secouée par le soulèvement dit du "Camp de la météo". Quelques chars de fabrication soviétique vont y mettre bon ordre : ils encerclent le repère où se sont regroupés les impérialistes, et tirent jusqu'à épuisement des stocks et des vies. Ce n'est pas le moment de s'attarder dans la capitale.

Le chirurgien qui m'héberge est un vieux routard de l'Afrique.

- Les armes à feu sont très dangereuses dans les mains de l'Africain qui, jusqu'à présent, tuait celui qu'il voyait et qu'il connaissait.

- Giraudoux disait : on ne tue bien que ce que l'on aime...

- L'acte prenait alors une signification rituelle qui garantissait son bien fondé. La mitraillette et le canon se déclenchent seuls. Ce sont EUX qui commettent les meurtres, et non pas le manipulateur. Donc, à mon avis, mieux vaut nous éloigner de la ville. Comme elle est bouclée, nous en sortirons à pied après le dîner, et nous emprunterons la voiture d'un ami qui réside à l'extérieur, à Bakongo. Nous irons alors en brousse.
Le dernier repas en ville est partagé par un convive inattendu : un jeune chimpanzé aux yeux pétillants.

- Méfiez-vous, c'est un ivrogne. Ne lui donnez surtout pas votre vin !

Mais l'animal se comporte très bien, coupant sa viande d'un air appliqué et concentré. Soudain, alors que j'étais en conversation avec mon hôte, d'un coup de main aussi rapide que l'éclair, le primate s'empare de mon verre, le siffle et se sauve dans le fond de la pièce, hurlant de terreur, jouant la comédie de celui qui mérite d'être battu, tout en sachant que son humour le sauvera du bras séculier.

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Nous nous engageons silencieusement dans la rue. Bientôt un barrage interdit notre progression. Mais il n'y a pas d'autre issue. Nous apercevant, un soldat, menaçant, lève sa mitraillette

:- On ne passe pas, retournez d'où vous venez !

- Allez, chef, ne nous casse pas les pieds avec ton cinéma ! plaisante le docteur.

La sentinelle rehausse encore son arme.

- Une dernière fois, je vous somme de faire demi-tour !


Mon chirurgien empoigne le canon de la mitraillette, la détournant de sa mission, et se faufile dans le barrage en m'enjoignant de le suivre. Je suis mort de peur.

- Allez, laisse-nous tranquilles, et passe une bonne nuit !

- Oh, patron, vous n'avez vraiment pas de respect pour les autorités. Ce n'est pas gentil !

- Et n'oublie pas de dire le bonjour à ta femme, que j'ai accouchée la semaine dernière !

Nous trouvons l'ami, la voiture, et partons le lendemain vers la forêt.

Après une journée de progression difficile, nous nous arrêtons dans un village, au milieu d'une clairière. L'animation est grande, car le chef vient de mourir et l'on prépare les célébrations. L'hospitalité nous est quand même accordée.

Le soir venu, une quinzaine de villageois se saisissent de trompes de toutes tailles dont certaines ont une forme humaine. Chaque trompe ne peut jouer d'une note spécifique, complémentaire des notes émises par les autres trompes. Le nouveau chef de la tribu entame alors une mélopée sur son instrument, bientôt suivi par ses vassaux. Chacun ne joue que son unique note au moment précis requis par le tissu mélodique et rythmique, au demeurant fort complexe. Construction admirable, dans laquelle la musique est reine, et l'homme son servant.

Le lendemain, intrigués par ma guitare, mes hôtes me demandent d'en jouer. Lorsque j'entame les premières mesures de "Seis por derecho", ce morceau qui m'avait tant frappé au Venezuela, et dans lequel j'avais discerné une certaine africanité, ils partent d'un grand éclat de rire. Je poursuis néanmoins, le rire étant là-bas ce que l'applaudissement est en Occident. Mais les éclats sont de plus en plus sonores, à tel point que le son de la guitare est totalement couvert. Force m'est donc de m'arrêter. Un des villageois, qui étudie à Brazzaville, la capitale, me lance : "Mais ce que vous nous jouez là, nous l'entendons ici très souvent ! C'est ainsi que nous soignons nos épileptiques !".

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Tout-à-coup, on dirait que les pièces du puzzle s'encastrent naturellement. Ces gens ignorent l'envie et la frustration. L'érotisme les fait rire, car nos tabous leur sont étrangers (inversement, le baiser les intrigue : la bouche, c'est fait pour manger !). La musique, ou tout-au moins les signes qui s'y apparentent, est faite pour dire, et non pour montrer.

L'accumulation de ces faits troublants depuis que j'ai mis le pied sur le sol africain, la révélation d'un mode de pensée et d'un mode de vie épurés, l'immersion dans un monde où l'on respecte les choses telles qu'elles sont, et non telles qu'elles devraient être, tout cela, à cet endroit et à ce moment, déclenche en moi une réaction extatique, fort proche de la transe qui m'intriguait tant quelques jours plus tôt. C'est donc pour moi une sorte d'éclosion. Je me sens libéré. Je ne m'en remettrai pas.

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Kinshasa, Nairobi, Dar-Es-Salaam... C'est décidé, je reviendrai. Il me faut aller au fond de ce continent. Aujourd'hui pourtant, je dois parachever ma connaissance de la guitare. Je prends donc mes dispositions pour m'inscrire à l'académie Sainte Cécile, à Rome, où justement réside Gianluigi Gelmetti, ce guitariste évolué. Me restent toutefois encore deux mois de liberté, le temps donc de visiter l'île Maurice et Madagascar.

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Issu de l'Afrique et de l'Asie, le peuple des plateaux malgaches a tout pour plaire. Il allie au raffinement artistique des uns la spontanéité des autres. La musique est bien sûr, le signe de cette dichotomie.
Là, plus qu'ailleurs, la guitare est le laissez-passer sans conteste, car l'instrument national s'y apparente. Le valiha est probablement l'invention la plus ingénieuse en matière de lutherie. Soit un segment de bambou coupé à l'extérieur de deux nœuds. Détachez à l'aide d'une fine lame onze fibres longitudinalement. Insérez un petit morceau de bambou sous chaque extrémité de la fibre ainsi décollée : vous avez une corde ! C'est tout. Un instrument est alors né, au son très pur, quoique ténu, qui accompagne ce peuple de poètes.

Et poètes, ils le sont en toutes circonstances. Un grand nombre de curieux assiste à mon récital. A Diego Suarez, les bancs de bois de la mairie où se tient la représentation sont très inconfortables. A la fin, une vieille dame vient me voir :

- Tu sais, Monsieur, quand tu jouais, je n'avais plus mal aux fesses !

Un détail qui authentifie le compliment.


 

 

 

 

 

 


 
             
     
                   
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