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NOUAKCHOTT
- LAGOS - BANGUI
Au
coeur de l'Afrique
Jusqu'à présent,
j'ai vécu financièrement sur mes réserves romaines.
Pour continuer le voyage, il faut maintenant donner des concerts. Le contact
avec les Africains avait été difficile, la première
fois. Comme les coutumes locales ne dissocient pas le discours de la musique,
je vais cette fois-ci assortir mes récitals de commentaires.
La première
épreuve est dure. Elle a lieu à Nouakchott, capitale de
la Mauritanie. Dans la "salle du peuple" de l'université
construite par les Chinois, des slogans anti-français sanguinolents
ornent des banderolles déployées à mon arrivée
sur scène. Des étudiants se mettent à siffler dès
les premières notes. Il me faut une bonne demi-heure pour calmer
la foule, et la contraindre à m'écouter. Alors qu'un silence
tout relatif s'installe, un garçon se lève :
- Mais monsieur, ta
musique, on n'y comprend rien ! Elle ne nous intéresse pas du tout
! Et qu'est-ce que tu viens faire chez nous ?
Interloqué
par ces aménités, je tente de me tirer d'affaire.
- Vous savez, la première
fois que j'ai entendu de la musique maure, je n'ai pas été
très convaincu. Pourtant, je l'ai écoutée attentivement.
Et aujourd'hui, vous allez voir que je l'apprécie tant que je vais
vous en interpréter à la guitare. Un grand peuple a forcément
une grande musique !
Décontenancé,
mon harangueur regarde autour de lui. Certains se mettent à applaudir
l'impérialiste que je suis. J'espère alors pouvoir jouer
en paix. Mais non, je ne suis pas au bout de mes peines. Un groupe d'agitateurs,
embauchés pour la circonstance, continue le chahut. Alors là,
j'en ai assez :
- Messieurs, le concert
est terminé. Je jouerai simplement quelques morceaux en coulisses
pour ceux qui en veulent davantage.
Et je sors. Aussitôt, on se rue sur scène, et on me demande
gentiment de terminer, dans le silence qu'exige mon standing...
*******
Sénégal,
Mali, Côte d'Ivoire, Ghana, Togo, Dahomey... La progression est
délicieusement lente. Mes concerts sont mieux reçus. L'idée
pour un Africain de venir s'asseoir immobile et d'écouter reste
encore lointaine, mais la guitare commence à être découverte
par les jeunes, qui s'en emparent avec frénésie, ce qui
ne laisse pas de m'étonner, compte tenu de la richesse des instruments
traditionnels.
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Au Nigeria, le conflit
du Biafra touche à sa fin. La France ayant soutenu un peu trop
ouvertement les sécessionnistes du pays ibo pétrolifère,
le visa est systématiquement refusé aux ressortissants de
l'hexagone. Or, il n'existe aucune autre route pour continuer.
Heureusement, lors
de mon récital à la ville-frontière, Cotonou, l'ambassadeur
nigérian est présent, et apprécie suffisamment mes
notes ou mes paroles pour m'accorder le précieux laissez-passer.
A l'approche du territoire ibo, la chaussée devient de moins en
moins praticable. Une route ex-goudronnée est pire qu'une piste
saharienne, si cela est possible. Des morceaux de tarmac viennent former
des monticules dominant d'immenses fondrières d'argile glissante
(le verglas n'est rien en comparaison du poto-poto). La progression se
fait au pas et ce, sur des centaines de kilomètres. J'y laisserai
mon châssis, fendu en deux endroits.
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Tous les 30 km, contrôle
"militaire". En fait il s'agit de rançonnements. Le prix
varie de l'un à l'autre, quelquefois raisonnable, quelquefois exorbitant.
Plus je m'enfonce dans le pays, plus le ton devient brutal. Le contenu
de mon camping-car est vidé sur la route, ce qui n'est pas rien
: magnétophones, batterie de cuisines, vêtements de brousse
et de cocktail, livres, conserves, bouteilles et.... guitare. Les valises
sont ouvertes et retournées avec le canon des pistolets. Plus loin,
des gosses demandent des pourboires sous la menace de mitraillettes, visiblement
en état de marche. Pour s'acheter des sucettes ?
Les ponts sont tous
coupés. Il faut, à chaque traversée de rivière,
se risquer sur des embarcations mises côte à côte.
Une fois même, la route s'arrête, pour reprendre 100 mètres
plus loin. Entre les deux segments, le violent courant d'une rivière.
Je cherche un passage vers l'amont : rien. A quelques kilomètres
en aval en revanche, un panneau avertit :
"RADEAU A USAGE
MILITAIRE EXCLUSIVEMENT". C'est vrai, un soldat monte la garde devant
deux planches posées sur quatre fûts d'essence.
- Y-a-t-il un pont,
dans les environs ?
- No, Sir !
- Peut-on utiliser
le radeau ?
- No, Sir !
- Il n'y a aucune
dérogation ?
- Seule une autorisation
spéciale du colonel.
- Puis-je voir le
colonel ?
- Sorry, il est sur
l'autre rive, Sir !
J'ai compris. Ici
pourtant, la négociation sera dure. Elle prend 24 heures, au bout
desquelles un soldier's agreement est défini, fort cher. Aussitôt,
je descends mon véhicule sur la rive pentue. Je vise les deux planches,
guidé par un caporal. Deux soldats tirent sur des cordes pour maintenir
l'embarcation en place. Tout le monde chante, bien sûr. Mes roues
avant font mouche. Mais l'engin est trop lourd pour les forces de mes
dockers étiques. Ils laissent filer le radeau, me laissant médusé.
Les chants s'arrêtent au profit d'une énorme rigolade expansive
mais, en ce qui me concerne, pas communicative : je n'ai pas pour habitude
de faire le pont. Mes roues arrière s'accrochent désespérément
à la terre ferme...
******
Coupé de tous
contacts, perpétuellement angoissé par l'attente de nouvelles
péripéties, me demandant simplement si j'en sortirai vivant,
je m'en veux à chaque instant d'avoir charmé ce consul par
guitare interposée. Le destin me suggérait peut-être
à Cotonou de faire demi tour. Je n'aurais pas dû le forcer.
Enfin, voici la frontière du Cameroun. Il ne faudra pas moins d'une
journée de fouilles et de négociations pour sortir de ce
territoire si incertain et pourtant si riche. Quel dommage d'avoir manqué
ces multiples cultures, ces musiques et ces danses si variées,
ces sculptures que le monde entier s'arrachera ! Il faudra revenir à
une période plus calme.
*******
-Pas
de carnet de passage en douane ? Vous ne pouvez pénétrer
le territoire de la République Centre-Africaine !
Dommage, tout allait
bien. La traversée du Cameroun s'est déroulée parfaitement,
même si je n'ai pas retrouvé mon ami le consul américain,
qui a rejoint Washington.
- Et où se
procure-t-on ce fameux carnet ?
- A Paris.
Issu de l'administration
française, ce fonctionnaire ne cherche pas à transiger,
comme le feraient ses collègues anglophones ou lusophones. Vais-je
rester bloqué ici, après tout ce que je viens d'endurer
? C'est probable, car cet homme est sûr de son fait.
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A ce moment, l'un des
soldats garde-frontières monte sur le marchepied du camping-car
pour en examiner l'intérieur. L'alarme, naturellement, se déclenche
instantanément et le klaxon retentit. L'homme fait un saut de carpe.
Panique générale. Tous les représentants de l'autorité
se réfugient dans la bicoque. Seul un bras galonné décrit
un balancement significatif hors de la lucarne. Une voix assourdie émane
de l'intérieur :
"Vous pouvez
passer, vous pouvez passer !".
*******
Après un concert
à Bangui, la capitale du futur Empire Centre-africain, je reprends
la piste en direction du Zaïre. Il faut traverser le fleuve Oubangui
à Bangassou. Mais là, mauvaise surprise : le bac est en
panne, depuis toujours. Et il n'existe aucun autre moyen de rejoindre
le Zaïre, lequel est le lieu de transit obligatoire pour l'Afrique
de l'est. Ce n'est pas vraiment grave car pendant deux jours, tout le
village se mobilise pour relier plusieurs pirogues entre elles à
l'aide de lianes. Chaque opération de coupure, d'élagage,
de suture, de martèlement est soulignée d'une mélopée
dont le rythme guide l'artisan, tout comme la phrase magique permettait
d'accorder la kora. Ici aussi, de grands rires accompagnent la dérive
de la plate-forme, alors que seules mes roues avant y sont posées.
Mais tous les enfants se précipitent à la rescousse. La
traversée est soulignée des chants cadencés des pagayeurs
qui procurent au passager peu rassuré une joie indicible et toujours
renouvelée.

2 pirogues pour traverser l'Oubangui
L'administration zaïroise
est notoirement corrompue
.-
Votre carnet de passage en douane ?
-
Où puis-je me le procurer ?
- A Bruxelles...
Ici, cela appelle
un arrangement. A la fin de la journée en effet, le policier empoche
mes billets :
-
Vous êtes en règle, mais vous devez vous présenter
au poste de Bondo pour le contrôle.
- Merci, citoyen !
Les Zaïrois sont
des "citoyens", les Européens des "Monsieurs".
La piste est particulièrement
difficile. Une roue arrière chauffe. Je m'arrête dans un
village pour examiner l'essieu. J'entends alors derrière moi :
- SOL, SOL, MI, SOL,
SOL, SOL, MI, SOL !
Je me retourne. C'est
un Africain dont je décrypte le message :
- C'EST LE tam-BOUR
QUI EST fi-NI !
- Vous vous y connaissez
?
- OUI (sol). J'AI
tra-vail-LE pour les MER-ce-NAIRES, AU mo-MENT de L'IN-DE-pen-DANCE !
- Alors, que faut-il
faire.
- IL FAUT LE chan-GER.
- Je n'en ai pas,
bien sûr !
- JE SAIS où
en TROU-ver UN !
- Ici, dans cette
région ?
- JE VAIS vous mon-TRER.
Il s'installe à
côté de moi et me guide au travers de la forêt vierge.
Mon tout-terrains sert de bulldozer, abattant arbres, enfonçant
les termitières, cahotant sur les fondrières. Je suis forcé
d'allumer les phares, tant est dense la cime des arbres, qui forme un
plafond une centaine de mètres plus haut.
Soudain, dans une
clairière, nous tombons nez-à-nez sur la carcasse d'un vieux
mini-bus Volkwagen, criblé de balles.
- CE SONT DES re-BELLES
QUI ONT es-sa-YE de s'en-FUIR. Les MER-ce NAIRES les ont MI-trail-LES
à par-TIR d'un a-VION comme ils DE-bou CHAIENT sur CETTE clai-RIERE.
Utilisant habilement
mes outils, il démonte la précieuse pièce, tout en
scandant une mélodie à cet effet. Il la transfère
sur mon engin.
- POU-vez-VOUS M'A-me-NER
à Bon-DO ?
-
Mais naturellement !
Mon
compagnon est le modèle même de la sagesse. Toutes ses réflexions
étonnent mon esprit européen. La nature des choses n'est
jamais mise en question. Tout est clair, tout a un sens, tout est sensuel.
Je tente d'obtenir des explications, de confronter nos idées, d'en
savoir davantage sur lui. Il fait alors appel à des symboles, des
légendes que je ne suis pas à même de comprendre.
Au cours d'un arrêt,
nous percevons l'écho d'un crépitement de tambours. Au jugé,
j'emmène le mini-bus dans la direction de l'appel. Bientôt,
nous aboutissons à une grande clairière. Toute la population
d'un village se tient debout, en cercle. Il s'agit d'une cérémonie
d'un genre un peu particulier : un procès. Une femme, réputée
pour ses talents d'enquêtrice, a été engagée
afin de découvrir l'auteur d'un vol, crime impensable dans l'Afrique
traditionnelle. Elle est recouverte d'or et d'amulettes, et revêtue
de peaux de léopard.
Mon compagnon me met
en garde : nous sommes dans la région de la secte tant redoutée
: les hommes-léopards. Mais visiblement, aucun soupçon ne
pèse sur moi aujourd'hui.
On me laisse assister
à la procédure. Les imprécations de la femme, soutenues
par le sortilège des percussions, ont de quoi impressionner l'assistance.
Bientôt, les tambours se déchaînent. Le groupe se laisse
entraîner dans la danse. Des mélopées fusent du plus
profond de ces êtres. Le surnaturel envahit l'endroit. Les syncopes
des tam-tams atteignent une telle complexité que mon magnétophone
(que je n'aurais même pas l'idée de brancher) n'enregistrerait
qu'une sorte de rugissement irrégulier et assourdissant. Comme
à Cotonou, la femme entre en transe. Le spectacle est maintenant
violent. Par son regard intense, elle voit l'au-delà. Par sa langue
convulsée, elle transmet un message. Elle tournoie comme une folle
devant chaque villageois. Son air est menaçant. La terreur s'installe
dans les esprits. Cela dure des heures. Tout-à-coup, elle se campe
devant un jeune homme qui, épouvanté, s'enfuit à
toutes jambes. Il est vite rattrapé. Il avoue qu'il rêvait
de voir la ville, et qu'il avait donc besoin d'emporter quelques objets
afin de les troquer contre de la nourriture.
Le chef le condamne
à restituer le larcin et, précisément, à se
rendre à la ville pour gagner quelque argent pour la tribu, qui
n'en possède pas. En cas de récidive : la mort. On rémunère
généreusement la détective qui part remplir un autre
contrat à une ou deux semaines de marche de là, accompagnée
de son assistant, qui invente inlassablement de nouvelles improvisations
sur son piano à pouces, appelé ici "likembé".
Quant-à moi,
ma contribution de témoin sera d'amener le délinquant à
Bondo.
*******
Le soir, nous campons
au milieu d'une clairière. De tous les côtés, nous
parviennent les appels de tambours plus ou moins lointains. Le plus proche
de nous émet un son discret et lancinant. Il s'agit d'une veillée
funéraire. Les likembé et les percussions, associés
à des chants très doux, évoquent des sentiments étranges,
qui ne sont ni la tristesse, ni le désespoir. Il s'agit plutôt
d'une sérénité mélancolique, l'acceptation
résignée des décisions de mère-nature, dans
cette région où l'espérance de vie ne dépasse
guère 30 ans.

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