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NEW
YORK
Profession
: guitariste
Après
des circonstances aussi tragiques, il faut tourner la page. L'heure de
l'engagement a sonné. Difficile de différer l'échéance
du professionnalisme. Quelque part, de par sa nouveauté, cette
perspective présente un caractère d'aventure. Le moment
est venu de rendre au monde ce que je lui ai pris.

Le professionnel : concert de la conférence mondiale de l'IATA
M'engager
dans un circuit commercial ne m'effraie pas en soi. Rien de sorcier car
les artifices de la réussite me sont connus. Il m'a suffi d'observer
mes collègues. La première étape, c'est de se prendre
au sérieux. L'ambition, c'est le nerf de la carrière. Évidemment,
ce n’est pas de chance : ma seule ambition, c'était justement
de ne pas en avoir ! Mais il va falloir faire « comme si ».
À partir de là, tout sera réglé comme du papier
à musique.
La marche à suivre, pour une carrière musicale, est simple
: il s'agit, dans l'état actuel des choses, de mener sa barque
comme une entreprise commerciale, ni plus ni moins. La case départ
se situe aux États-Unis. La mise est lourde. Moyennant des remboursements
au taux du jour, des amis prennent le risque d'investir sur ma tête
et sur mes doigts (je leur tire mon chapeau : ma solvabilité peut
être mise en doute). Puis c'est le schéma classique d'une
promotion sérieuse. Un impresario de New York organise un «
début » à Carnegie Hall, dans la salle des récitals,
en commanditant une publicité onéreuse.
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Cette première
opération se solde par un demi-échec : le critique du New
York Times, Peter Davis, pour lequel toute la mascarade est en réalité
montée, juge mon récital seulement « excellent ».
—
« Excellent guitariste ! », se scandalise mon imprésario,
mais c'est un désastre ! Il y a des centaines d'excellents guitaristes,
sur cette terre. J'ai besoin d'un excellent guitariste comme j'ai besoin
d'hémorroïdes. Il faut recommencer l'opération. Heureusement,
vous avez un nombreux public...
—
… euh, surtout d’invités !
— Ah, ne vous plaignez pas ! J'ai présenté l'un de
vos plus prestigieux aînés à Town Hall, la semaine
dernière. Il a eu 30 entrées payantes. Donc pour vous, tout
va bien, et nous allons maintenant vous présenter au Lincoln Center.
Aïe, là, je me mets en dette pour dix ans.
« Talent poétique unique », titre cette fois-ci le
critique.
— « Unique », vous avez dit « unique » ?
C'est déjà mieux. Maintenant, muni de cette caution, il
vous reste à espérer que la chance vous sourie. Il faut
que vous soyez prêt à patienter cinq, dix, voire quinze ans.
Et je le répète : si vous avez de la chance. Vous êtes
ambitieux, j'espère ?
— Autant que Nixon, mon Cher Monsieur !
— À la bonne heure. À propos, êtes-vous juif
?
Tiens donc, Citoyen ou Monsieur ?
— La cousine de ma concierge a en effet passé ses dernières
vacances en Israël...
— Une sensibilité juive est un atout important. Le peuple
élu a assimilé la culture occidentale tout en ayant gardé
le tempérament mouvant que lui a imposé l'histoire, et qu'impose
une carrière. Mais peut-être l'êtes-vous sans le savoir.
Votre fibre musicale, votre don pour les langues, votre goût des
voyages... Dorénavant, vous me paierez chaque mois un « retainer
», c'est-à-dire une somme de 200 dollars, plus les frais,
pour avoir le privilège d'appartenir à mon écurie.
— 200 dollars par mois ? Mais c'est énorme !
— Moi, Monsieur, je travaille. Vous, vous êtes assez fou pour
vous lancer dans une aventure qui, au mieux, est hasardeuse. Je ne suis
pas venu vous chercher. Mais je vous rassure : tous mes poulains sont
au même tarif.

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