PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


LOUISVILLE - DENVER - PALM BEACH
HOUSTON - SAN FRANCISCO

Zig-zag et pérégrinations

Aux Etats-Unis, j'expérimente une grande première : un concert avec orchestre. Il s'agit du Concerto de Villa-Lobos que j'interprète en compagnie du célèbre Louisville Symphony Orchestra. La technique s'apparente à celle du duo : il faut écouter l'autre et s'écouter soi-même. Le chef, Jorge Mester, maîtrise d'ailleurs son orchestre comme un instrument. L'ensemble des musiciens respire avec lui, et s'accommode instantanément à mes nuances de rythme et de timbre. Cela me surprend d'autant que j'appréhendais la disproportion entre le volume sonore de l'orchestre et le son ténu de la guitare. De fait, un ajustement s'est fait, comme pour deux partenaires se cherchant l'un l'autre.

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A Denver, subjugué par un Château-Margaux 1959 servi par Monsieur le Maire juste avant mon concert, j'apprends à mes dépends (et, malheureusement, à ceux du public), que l'alcool favorise peut-être l'inspiration, mais pas la concentration. Oh, ce cru ne pas vraiment donné une cuite. Mais chez moi, la musique transite par le cerveau. D'autres interprètes, et pas des moindres, s'expriment au contraire plus librement sous l'influence d'excitants divers. Ce sont ceux qui sont dépassés par leur art. Le plus souvent, ils sont improvisateurs, comme dans le jazz ou le flamenco.

Un autre facteur a contribué à l'échec de ce concert : l'affaiblissement du désir de communiquer. En matière de communication entre les personnes, en effet, il semble bien que chaque être dispose d'une compulsion mesurable, le forçant à émettre vers le monde un quota d'énergie. Inlassablement, à la Sisyphe, il faut décharger cette accumulation, un processus équivalent à la libido, les deux étant peut être même apparentés. Certains ont de faibles besoins d'expression (le berger, l'ermite, l' "ours"). D'autres en revanche disposent de grands réservoirs : l'homme politique, le journaliste et, Ðô combien !Ð l'interprète. Mais une fois épuisé ce désir, le contact est plus difficile.

Le jour d'une représentation, il convient donc de ne pas trop parler, rire ou pleurer. Il faut induire, cerner, canaliser cette sève communicative et ne la libérer qu'au moment voulu. Un cocktail animé, comme celui qui m'a été offert par l'élu local, déclenche une "éjaculation" précoce.

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le lendemain de cette représentation un peu ternie, des participants à mon séminaire me tendent un disque en me demandant de le leur dédicacer. J'en saisis un exemplaire et frise l'apoplexie, tant le choc est rude. Un titre : "The nimble fingers of Jean-Pierre Jumez" ("Les doigts magiques" de votre serviteur); un programme : celui enregistré en Nouvelle-Zélande il y a quelques années; une photo, celle d'un barbu (pas moi) vêtu d'une veste de smoking, en tout et pour tout. Seule la présence d'une guitare exclut ce cliché des circuits pornographiques.

Illustration géniale, servie par des cuisses poilues et vilaines (j'insiste : ce ne sont pas les miennes).
Ce n'est pas faire preuve d'une quérulence excessive que de téléphoner à un avocat pour lui demander d'étudier le retrait de cette fâcheuse publicité : le disque est vendu à travers tout le continent. Il est même devenu un best-seller ! L'ignoble maison de disques (ABC), représentée par un ignoble avocat (Coudert Brothers), refuse : "Too expensive".

En avant la musique ! Action en justice, chassé-croisé d'avocats dans tous les Etats-Unis (à mes frais), quatre convocations à New York, dont deux pour rien, et puis, après quatre ans de confrontations, dépositions, mesquineries, pièges, etc... procès au tribunal de Manhattan, devant six jurés.

L'argument de l'adversaire est "béton". "Notre rôle est de vendre des disques, et nous lui en avons vendu des quantités; de quoi ce monsieur se plaint-il donc ?" Moi : "En concevant cette photo dégoûtante, vous êtes-vous préoccupé de savoir si j'étais vivant ou mort ?". Réponse : "Absolument pas". Agréable.

Après une semaine en salle d'audience, pas moins, les jurés rendront leur verdict. Je perds sur la diffamation, aucune loi ne régissant le droit de regard d'un artiste sur la couverture de ses disques. Mais je gagne sur la notion de "invasion de vie privée".:140.000 dollars, qui me serviront essentiellement à combler les dettes accumulées pour obtenir justice. Cara lex, sed lex.

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Les caméras de télévision me suivent dans le musée de Columbus, en Ohio. Je change de salle en fonction de la "couleur" des morceaux. Le public, muni de coussins, suit cette inspiration ambulatoire.

A Palm Beach, cité des milliardaires, une jeune héritière m'accueille dans son palais.

- Je me sens marginalisée par l'argent, m'avoue-t-elle. Je ne sais à qui me fier. Un sourire m'est suspect. Un cadeau me gêne. Je redoute toute invitation.
La malheureuse craint les parasites comme je crains la bilharziose. Difficile, dans ces conditions, de lui faire la cour. Laissons la pureté de mes notes la convaincre de la pureté de mes intentions.

Certaines héritières préfèrent d'ailleurs, dans cet environnement, lever toute équivoque en s'achetant un mari. "A mon nouveau mari !", lance une septuagénaire en levant son verre à la fin du repas offert à mon arrivée.

Je n'arrive pas à le croire : est-il seulement légalement majeur ? "Et je vous préviens, rajoute-t-elle, le suivant n'est pas encore né !".

Je joue le lendemain au cours d'un dîner offert par la Croix-Rouge. Personne ne songe même à toucher aux kilos de caviar disposés un peu partout. Offrir du caviar ici, c'est offrir des baguettes de pain dans une soirée du XVIè.

Mon hôtesse me met à l'aise :

- Avec le repas de ce soir, la Croix-Rouge pourrait sauver 10.000 nécessiteux, certes. Mais ses représentants viendront me "taper" ultérieurement, cela ne fait aucun doute. Mais je préfère de toutes manières conduire mon action humanitaire moi-même. Si c'est nécessaire, j'affrète un 747 pour acheminer directement les secours que j'estime nécessaires.

Il est vrai que les circuits d'aide humanitaires ne sont pas toujours très clairs. Il m'est arrivé de trouver dans les restaurants ci et là des vivres dont l'origine "humanitaire" ne faisait aucun doute.

 


Un couple de psychiatres me demande de venir égayer une croisière dans les îles Vierges.
Un petit hydravion m'attend à Miami, ce lieu de transit pour nantis et réfugiés. Après avoir survolé la mer d'émeraude, à la transparence d'un aquarium, au relief du mica, aux teintes de corail, nous amerrissons en rebondissant légèrement sur le clapotis. Notre joujou est un cotre effilé de 29 mètres, au pont totalement lisse, un "flushdeck", construit en 1917, entièrement en bois, de la classe "New York Fifty".

- Tenez, voici un masque et un noeud coulant. Allons pêcher quelques langoustes avant le départ.
Pour ce genre de pêche, mieux vaut être trompettiste que guitariste : il faut plonger par 5 ou 6 mètres, attendre que l'animal, curieux, sorte de son trou, faire "bouh" pour l'effrayer, dans l'espoir qu'il reculera directement dans le noeud coulant. Enfin, nous ramenons quand même dans notre épuisette de quoi justifier notre épuisement.

A peine les treuils ont-ils fini de grincer que notre requin longiligne prend un léger gîte. L'étrave frémit en écartant silencieusement le plan d'eau, à peine déformé par quelques rides.

Dès que la pointe de l'île est dépassée, une force silencieuse vient tout à-coup tendre les voiles. Les mâts se raidissent, leurs jointures craquent. Le gîte s'accentue. Un courant d'eau part maintenant de l'étrave, submerge une partie du pont à tribord. Pour éviter d'être emporté, je m'assieds sur le côté bâbord de la surface lattée, qui est maintenant inclinée. Une partie du pont est recouverte de cette eau véloce. Le yacht émet une sourde vibration. Laissant traîner mon pied, il touche la surface indigo, et se trouve projeté, comme propulsé par une catapulte.

- Nous voilà partis ! Mais je suis inquiet pour votre concert : le temps se gâte.

En effet, très vite, le ciel prend l'allure du plomb en fusion. Le vent siffle dans les haubans. L'accastillage est malmené par la tempête qui se lève. Nous courons, disputant les voiles aux rafales, récupérant les drisses, nouant les écoutes. A chaque instant, les lames menacent de nous balayer.

- Nous allons ariser la grand-voile. Réfugiez-vous à l'intérieur !


Les mouvements du bateau s'amplifient. Le roulis soulève le coeur. Après chaque coup de gîte à bâbord, nous attendons, angoissés, le contre-gîte. L'ascension de la lourde masse, comme happée par une grue, précède l'inéluctable chute, lorsque le sommet de la lame est atteint. Quand le bateau est pris à l'arrière, il subit une intense accélération.

Soudain, le navire semble s'élever à une telle hauteur qu'on le croit propulsé vers le ciel, pourtant peu accueillant. Il reste un instant immobile, comme suspendu par des filins accrochés aux nuages. Enfin, il entame une chute libre. Un immense fracas annonce que la pierre a touché le fond du puits. L'embarcation est une aiguille folle, cherchant son cap.

Finalement, elle se couche comme une bête vaincue. Un grondement effrayant annonce la déferlante. Toujours couché, le bateau se fond au tonnerre de la lame. Le vacarme est assourdissant. Les superstructures gémissent, ployées par le tourbillon. Tous les tiroirs s'ouvrent en même temps. De l'un d'eux, s'échappe un couteau de cuisine, qui traverse la cabine à mi-hauteur, et va se ficher dans ma guitare, après avoir transpercé son étui.

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Au festival de Houston, des podiums sont élaborés au milieu de la ville. Une centaine de milliers de personnes vont de spectacle en spectacle. Dans ces conditions, mon concert est un peu malmené par des sons venus des scènes voisines. Heureusement, l'oreille motivée sait sélectionner son canal acoustique. Mais une fois ma prestation terminée, je suis curieux de connaître le spectacle parasite qui m'a mis en difficulté. Le contrebassiste qui vient de m'accompagner me suit.

Cela se passe à côté. Sept femmes noires se déchaînent sur la scène et haranguent une dizaine de milliers de Texans, essentiellement blancs, qui répondent fébrilement à chaque apostrophe. "Vous les Blancs, vous nous avez capturés, vous nous avez massacrés". "Yeah", répondent-ils en levant les bras d'enthousiasme. "Aujourd'hui, vous faites tout pour nous écarter !". "Yeah !". "Whites, we are going to kill you !". Envoûtés par la construction harmonique et rythmique d'une beauté et d'une élaboration extraordinaires, que ce groupe "Sweet Honey on the rocks" chante à capella, tout le public trépigne et lance une immense clameur : "Yeah !".

- Et pourtant, j'ai refusé un job pour vous accompagner, me commente le bassiste : un club avait besoin d'un contrebassiste blanc...

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En Californie, je retrouve Peter Byrne, qui s'est reconverti, depuis le Népal. Ses ex-clients, déçus de ne pouvoir retourner dans l'Himalaya, l'ont chargé de dénicher "Big foot", le sasqwatch, version américaine du yéti.

- Allez, sois franc : es-tu vraiment sûr que ce monstre existe, Peter ?

- Là n'est pas la question. Il existe un intérêt pour le monstre; c'est cela qui est important !

En effet, il fera la couverture de nombreux magazines. Mais dix ans plus tard, ses commanditaires languiront encore.

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Universités, collèges, festivals, radio, télévision,... cette tournée favorise indubitablement l'épanouissement professionnel.

Pourtant, la largeur de l'Atlantique est effrayante -culturellement, s'entend. L'ascendance essentiellement anglo-saxonne de ce peuple si accueillant met déjà le Français un peu hors-jeu. Mais surtout, l'Américain semble vivre à un rythme différent du nôtre. Le présent est ponctuel. Le passé n'est pas très significatif. On détache la note de la mesure qui l'entoure. De surcroît, à terme, se crée une sensation d'inconfort pour le musicien : l'oreille interne du Français est structurée en fonction de la fréquence moyenne d'émission de sa propre langue (de 500 à 3500 hertz). L'Américain, qui utilise la cavité nasale comme caisse de résonance, émet des fréquences plus élevées (jusque 6000 hertz), C'est ce qui provoque, surtout en compagnie nombreuse, une tension impalpable et plutôt désagréable.

De toutes les manières, mes racines, j'en suis prisonnier. C'est vers la France que mes pas doivent s'orienter.


 

 

 

 

 

 


 
             
     
                   
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