PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


CHAMPS-ELYSEES

Un théâtre légendaire

Inde, Iran, Irak, Jordanie, Chypre... Me voici bientôt parvenu à ma destination : Paris. J'y rencontre Marcel Marceau qui crée une saynète sur fond de guitare ("La Robe").

En retour, il m'aide à monter un récital au théâtre des Champs-Elysées. L'acoustique de ce lieu historique est très bonne, mais sied mieux au piano ou au violon. En effet, une réverbération plus forte rendrait flous les traits véloces de ces instruments. De surcroît, leur ample sonorité remplit facilement l'espace. Pour la guitare pourtant, c'est différent. Le son est plus ténu. Il faut une acoustique qui l'élargisse. Le jeu d'un guitariste est plus aéré lorsque les notes sont prolongées par une résonance naturelle. Une acoustique mate le force à "serrer" l'interprétation. Chaque salle a une signature acoustique qui peut même varier en fonction du climat ou de l'ambiance. Certains lieux aident la guitare (Tully Hall à New York, Grande Philharmonique à Leningrad, Cecilia Mereiles à Rio, Wigmore Hall à Londres), d'autres ne la flattent pas (Avery Fisher à New York, l'opéra du Cap, la Salle Pleyel à Paris). Mais la question est cruciale car donnez-moi une bonne acoustique, et je vous soulèverai le monde.

Ici, un appoint de réverbération serait le bienvenu. L'amplification électronique est exclue, non seulement parce que, à ce jour, la sonorité n'est pas restituée dans toute sa pureté, mais aussi parce que la modestie des moyens amplifie l'illusion. Il faut éviter de gâcher le mystère par un micro. Reste le rideau pare-feu métallique, qui après réflexion, sera le meilleur moyen de réfléchir le son. Au régisseur, par de subtiles utilisations de la lumière, de faire oublier ce fond peu décoratif.

*******

Une pulsion ne s'explique pas, mais aujourd'hui, je suis capable de vous convaincre que la guitare est un instrument bien particulier. Rappelez-vous déjà que l'essence d'une note musicale, ce sont trois composantes bien distinctes : d'une part la hauteur (Do, Ré, Mi,...), d'autre part la dynamique (Forte, Piano, Crescendo...) et enfin son timbre.

Une catégorie d'instruments évolue dans la dimension "hauteur", tout en gardant fixes dynamique et timbre. Au clavecin par exemple, il n'est pas possible de varier la couleur des notes. Frapper plus fort une touche ne changera rien à la dynamique. C'est donc une grande habileté qui est requise de la part des clavecinistes pour rendre les phrasés merveilleux qu'on leur connaît.

Au piano en revanche, plus on martèle l'ivoire, plus le son émis est puissant. Mais le timbre reste uniforme, même si certains touchers magiques transcendent la nature de l'instrument. Les instruments à vent et à cordes, eux, permettent de surcroît le contrôle du timbre, selon la manière de sucer l'anche, de happer l'embouchure, de tenir l'archet.

 


Ces trois atouts, la guitare les réunit, même si, au lieu de se faire frotter, frapper ou souffler, elle préfère la caresse. Mais de plus, permettant à plusieurs lignes mélodiques de se superposer, elle se prête à la polyphonie. En ce sens, elle s'apparente d'ailleurs à la harpe et à l'orgue, sauf qu'elle se love contre son partenaire, elle se niche près du coeur et au creux du ventre.

*******

Le directeur d'une maison de disques (Musidisc) a assisté au récital. Il m'offre d'enregistrer chez lui. Ainsi verra le jour la série "Couleurs de la guitare". Il est bien entendu, toutefois, que je garde le contrôle de la couverture...

Quelle que soit ma réticence à propos du travail en studio, je n'ai pas le courage d'y renoncer comme Glenn Gould a eu le courage de renoncer à la scène.

Cet homme, que j'ai rencontré à Toronto, a pourtant cherché à me rallier au plaisir de l'enregistrement. "C'est un théorème réciproque", me dit-il. "On part simplement de la conclusion, c'est-à-dire de la perception finale de l'onde musicale". C'est donc muni de papier collant et de patience qu'on remonte le cours émotionnel, en ciselant méticuleusement chaque composante.

Visionnant plus tard ses célèbres émissions télévisées "l'Art de la fugue", où il apparaît en compagnie de Bruno Montsaingeon, je serai en effet bouleversé par la verve et les improvisations en veux-tu en voilà de ces deux compères. Un chef-d'oeuvre de spontanéité. On hésite, on commet des erreurs, on fait des faux-départs. Simultanément, on traite des grands sujets de musique, mais aussi de science et de philosophie.

- Il aura fallu pas moins de sept années de travail et de montages rigoureux pour parvenir à cette légèreté, m'avouera plus tard Montsaingeon.

Toutes ces mimiques, ces froncements, des sourires malicieux ou complices, ces bégaiements, hésitations, maladresses, bons mots, tout était calculé, écrit et monté !

Beau montage, aussi, que les funérailles de Glenn Gould à Toronto. Juifs, catholiques et protestants s'associeront pour un hommage dans la cathédrale. Après chaque prière, chacun des amis musiciens du défunt jouera un morceau. A la fin du service, d'immenses haut-parleurs diffuseront les "Variations Goldberg", dont l'assemblage venait d'être terminé.

Convaincu par la beauté des enregistrements de ce maître, je ferai le maximum pour satisfaire la maison de disques. Mais bien vite, ma nature reprendra le dessus, et c'est en extérieur ou en public que j'enregistrerai mes disques.

 

 

 

 

 


 


 
             
     
                   
Authored and hosted by EDIT Online - Copyright © 1997-2008 Edit - Easy Does I.T. - Internet & Translation. All rights reserved.