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KINGSTON-FORT
DE FRANCE-CURAÇAO-RIO
MANAUS-PANAMA
Le
signe du chant
Séduit par
le charme d'une irrésistible Lyonnaise, je l'épouse dans
la boutique d'un serrurier de Kingston, en Jamaïque, où la
cérémonie est plutôt banalisée que sacralisée.
DE TOUTE MA VIE JE
N'AI SOUFFERT QU'ON ME CAPTURE
AU PREMIER SIGNE RIEN N'IMPORTAIT QUE LA RUPTURE
J'AI DIT A CELLE QUI CARESSAIT DES ILLUSIONS
JAMAIS M'AMIE N'ACCEPTERAI TON INTRUSION
TU AS FORCÉ
MA BELLE LIONNE TOUTES MES DÉFENSES
ME PROCURANT PAR TES ÉMOIS TANT D'ESPÉRANCES
DOIS-JE VRAIMENT TE TÉMOIGNER MA GRATITUDE
D'AVOIR ROMPU PAR TON AMOUR MA SOLITUDE ?
Notre lune de miel
nous conduit sur la route du rhum. A Trinidad, un pneu de la voiture que
nous avons louée crève. Un bel homme, au sourire malicieux,
s'approche. muni d'une guitare. Il improvise un chant pour nous plaindre
: "L'étranger vient d'un pays riche; il doit comprendre que
notre île est pauvre et qu'on y fait de mauvais pneus. Mais le Trinidadien
préfère le rire au travail, sa production s'en ressent..."
De la lamentation,
il passe bientôt à un ton plus mordant, se mettant à
railler notre richesse. Puis le tempo ralentit et, d'une voix sirupeuse,
il tente d'endormir le mari visiblement jaloux (je confirme), pour arriver
à placer une déclaration pleine de sous-entendus, utilisant
diverses allégories ("My big bamboo...").
La tradition du calypso
reste pourtant bien sympathique. Chaque événement de la
vie y est souligné, se trouvant pimenté par la musique.
La même tradition se retrouve à Cuba, mais, Espagne oblige,
c'est en vers que les "repentistas" taquinent leurs contemporains.
Malheureusement, avec la découverte du pétrole, à
Trinidad, les coutumes se sont civilisées. Vade pétrole,
satanas...
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Cet agréable
voyage me donne l'idée de fonder un festival qui, par la guitare,
permettrait de remonter aux racines de la musique antillaise. Le "Carrefour
de la guitare" deviendra une rencontre régulière en
Martinique, où séjourneront les musiciens venus d'Afrique,
d'Amérique et d'Europe. Ma tourterelle y rencontre un professeur
de chant, Madame Eda-Pierre (la mère de Christiane), qui lui révèle
les délices de l'art lyrique.
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Au Brésil,
mes concerts sont cette fois-ci un peu plus rentables. Nous pouvons même
nous offrir le restaurant. Au Méridien de Rio, le sommelier, qui
a reniflé des amateurs, nous a pris en sympathie. Ce Brésilien
souriant est revêtu de l'habit d'apparat du Tastevin : le petit
godet en argent est négligemment suspendu à son cou, signe
de sa compétence. Un jour cependant, victime d'une feira (fête)
endiablée et alcoolisée, il délègue ses pouvoirs
à un cousin auquel il confie son uniforme et son know-how. L'intérimaire
prend notre commande, nous apporte avec un cérémonial tout-à-fait
professionnel la bouteille d'Echezeau à la patine alléchante.
Il nous la présente en inclinant le buste, ainsi qu'il l'a si bien
appris le matin même. Il enregistre notre approbation mais, à
ce moment, se trompe de... chapitre. Il amène en effet la bouteille
au-dessus de son épaule droite, tourne légèrement
la tête et, prenant son air le plus concentré, secoue vigoureusement
le vénérable récipient, le prenant pour un shaker
ou peut-être pour une maracas.
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Dans le bassin de
l'Amazonie, règne une chaleur envoûtante. L'écheveau
de la nature est inquiétant. La pharmacopée indigène
relève, comme dans toutes les zones de forêt, de la magie
et d'une science fort avancée. Des Indiens Xingu m'y concoctent
même un mélange de racines destinées à soulager
les réveils difficiles, bien plus efficace que l'Alka Seltzer.
Il ferait certainement fortune en commercialisant ce produit.
La musique de ces
tribus est concise. Grelots constitués d'ongles de tapir, et hochets
faits de calebasses remplies de graines, soutenant chants et trompes,
flûtes syntones ou clarinettes de bambou. Par l'intermédiaire
des "cabocos", métisses issus de souches africaine et
indienne, la guitare pénètre maintenant la forêt vierge.
Et elle y fait des
dégâts. En effet, pour alimenter le marché de la guitare,
en pleine expansion, il faut du bois. A cet égard, le Japon est
particulièrement demandeur. Or, Manaus est une zone franche tenue
essentiellement par des Japonais installés ici depuis des générations,
relais naturels entre les producteurs et les consommateurs. Autant pour
la flore. Pour la faune, ce sont les écailles d'un grand poisson
qui servent de limes à ongles aux Indiens. Ces limes facilitent
la croissance des ongles, et sont donc très utiles au guitariste.
On les trouve dans les boutiques de Tokyo.
Au coeur de cette
cité du coeur de l'Amazonie, l'Opéra vient de se rouvrir,
que j'inaugure en grande pompe. A quelques mètres, les Indiens
presque nus se pressent au marché au bord de l'Amazone. Dans ce
théâtre l'italienne, une société huppée
s'installe en robes longues et en smokings...
Les menus sont exotiques
: anaconda, tapir, jaguar, caïman, et tatou (cette guitare ambulante).
Le tout est accommodé de piments redoutables, contre lesquels existe
pourtant une parade : lécher les cheveux d'une créole...
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Les mygales qu'on rencontre
un peu partout ne sont pas appétissants. Quant-aux ouistitis, on
ne les mange pas heureusement, car je ne pourrai pas résister aux
yeux malicieux de "Bahia", qui pèse 250 grammes, et que
je troque contre quelques cordes de guitare.
L'animal
est un peu effrayé dans le 747 qui décolle de Manaus. Pourtant,
au moment où l'on apporte le dessert, notre petit singe visionne
un chou à la crème servi à une dame distinguée
assise derrière nous. Prise d'un coup de foudre pour la crème
chantilly qu'elle n'a certainement jamais vue en haut des cocotiers, Bahia
se lance dans les airs et atterrit sur le chou, éclaboussant la
passagère. A la vue de ce rat planté au milieu de son argenterie,
la malheureuse V.I.P. se met à pousser des hurlements qui, apparemment,
sont relayés jusqu'à la tour de contrôle, où
l'on s'affolera.
Bahia, en plus de
la crème, est portée sur le caviar, l'alcool et les insectes.
Elle ne déteste pas la guitare. Est-ce vraiment à la musique
qu'elle s'intéresse, cependant ? En désorganisant des accords,
je m'aperçois que son intérêt ne faiblit pas. C'est
le timbre de l'instrument qui la séduit, plutôt que la musique
proprement dite.
Les voyages avec Bahia
ne seront pas vraiment simples : une valise contient exclusivement des
appareils de chauffage. Et, pour éviter les tracas douaniers, mon
épouse devra confectionner une poche dans laquelle se cachera l'animal.
La croyant enceinte, ils nous laisseront en paix un peu partout dans le
monde.
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A Curaçao,
c'est un cocktail de civilisations qui cohabite dans une île de
70 km de long et 40 km de large. Quelques Français côtoient
des Hollandais, des Anglais, des Allemands, des Arabes, des Juifs, des
Indiens caraïbes, des Hindous, des Portugais, des Espagnols et des
Africains.
Tout ce beau monde
s'exprime en "papimiento", mixture de toutes ces langues construite
à partir de dialectes africains
Le port de Bokasami
est essentiellement habité par des Noirs aux yeux verts. Sur la
terrasse d'un bistro, nous sommes attablés avec une Hollandaise
qui produit le rhum local. Nous rions à la vue des ébats
de ces si beaux enfants dans la mer. Une voiture russe "Lada"
s'arrête près de nous. Un couple de Vietnamiens nous propose
des plats qu'ils ont concoctés. C'est un pilote anglais assis à
côté de nous qui les achète. Un drôle d'instrument
de musique, qui ressemble à un juke-box, trône au fond du
bistrot. C'est un "cayorgan", sorte de mixture entre un orgue
et une boîte à musique, invention d'un Italien du XVIIIè
siècle. Un capitaine de vaisseau français, tombé
amoureux d'une créole à cette époque, a vendu sa
cargaison de 22 instruments, aujourd'hui toujours actifs. On les démonte
simplement périodiquement pour que leurs airs soient au goût
du jour.
Quelqu'un met en marche
le cayorgan. Aussitôt, les enfants noirs aux yeux verts sortent
de la mer, et se mettent à danser. J'ouvre un journal, 'Ultimo
Noticio". Une manchette énorme attire l'oeil : "Omber
32 ano cometo suicidio". Un homme de 32 ans s'est suicidé.
A Curaçao, c'est impensable. Le suicide est l'échec d'une
civilisation. A remarquer qu'on ne se suicide pas en Afrique, au contraire
du reste du monde, y compris le Japon qui voit même ses enfants
renoncer volontairement à la vie.
Arrive à ce
moment un colosse. C'est Sean Cola, le maître actuel du "tambou".
c'est-à-dire qu'il improvise des satires politiques sur des rythmes
africains. Aujourd'hui, il prend ma guitare et chante "Papa a nister",
c'est-à-dire "Papa a éternué". Papa est
le surnom d'un homme politique important, qui vient de faire des révélations,
d' "éternuer" des confidences avant les élections,
provoquant un sacré remue-ménage dans l'île. Sean
Cola est invité - et rémunéré - de village
en village. Une maison de disques de Curaçao, qui connaît
son marché, a sorti un 45 tours de cet éternuement, que
l'on diffuse à la radio. Pour le remercier, je joue une pièce
de Bach dénuée de sens politique. Un peu plus tard, c'est
une "toumba" : des musiciens et des danseurs se préparent
pour le concours du carnaval en défilant sur le port.
Un Espagnol éméché
(nous buvons force cocktails sous le soleil) m'emprunte la guitare pour
faire une démonstration de flamenco. Il la repasse ensuite à
un Noir qui, comme presque partout dans le monde, recherche à tout
prix une authenticité nègre. L'anglais s'en irrite, il remet
en marche le cayorgan. le Noir chante plus fort. La toumba repasse à
ce moment, bloquant la Lada des Vietnamiens qui klaxonnent.
Pour échapper
à cette polyphonie, et aussi pour débarbouiller mon esprit
ankylosé par le rhum - auquel tous les chemins ont aujourd'hui
mené - je me plonge dans l'eau si belle qu'on la croirait assortie
aux yeux de ces villageois.
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Les îles de
Panama sont le seul refuge qu'ont épargné les envahisseurs
ou libérateurs du continent indien. On y entend encore des musiques
intactes. Pourtant, de plus en plus, on sent que ces dernières
réminiscences d'une civilisation disparue transmises par voie orale
depuis des siècles, contiennent de plus en plus mal l'assiègement.
C'est la guitare,
pernicieuse, qui se met à accompagner des tambours frottés,
des grelots et des flûtes. Les vieux Indiens tentent encore de lancer
leurs mélopées par-delà les barreaux de cet instrument,
tête de pont de l'Occident.
La musique sud-américaine
garde rancune de ces coups de boutoirs de l'histoire. Elle se veut encore
souvent une musique à message, ce qui est un obstacle à
sa pureté. La "protesta" quelles que soient ses justifications,
est une désacralisation, une récupération musicale.
Mais après
la thèse et synthèse, arrive aujourd'hui la synthèse,
avec des artistes sans complexes.


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