PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


HONG-KONG - OSAKA - TOKYO

Un amour d'hôtel, un métro bondé, des coulisses inquiétantes... Surprises et angoisses


Le trac

Mes petits concerts marchent bien. Ce que j'avais dans la tête, je commence à l'avoir dans les doigts. Les lendemains sont moins difficiles... Je puis continuer mon périple : Hong-Kong, Macao, Osaka.
Voulant rester quelque temps au Japon où la guitare commence à faire fureur, je décide de m'installer dans une pension de famille.

- Quelle sera la durée de votre séjour, ô honorable étranger ?

La propriétaire est parée d'une obi et montée sur des gêtas, ces sandales de bois surélevées.

- Oh, je ne sais pas, Madame ! Disons... une semaine.

- Haï ! Que l'honorable étranger soit le bienvenu.

Mort de fatigue, je m'effondre sur le lit. Lorsque je me réveille, j'ignore tout de l'heure et du jour. A tâtons, je cherche l'interrupteur. J'enfonce un bouton au-dessus de ma tête. Le lit se met à vibrer, je me sens tout gourd. Pas désagréable, mais surprenant. J'appuie sur un autre bouton, toujours à la recherche de la lumière. Cette fois-ci, c'est le sommier qui est agité de secousses rythmiques. Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Un troisième bouton. Ah ! Enfin une lueur. C'est la télévision. Au moins je puis me repérer et tenter de localiser une lampe. Mais... qu'est-ce que c'est que ce programme ? J'entends des soupirs, des gémissements. Fichtre, des partenaires aux yeux bridés reproduisent des scènes qui sont plutôt l'apanage des estampes ! Mais enfin, où est donc cette sacrée lumière ? Grâce à la lueur, je pianote le clavier qui se trouve à la tête du lit. Se déclenchent successivement un programme de musique douce, une bande magnétique diffusant des encouragements suggestifs - même en japonais - un miroir pivotant au plafond, un jet d'eau luminescent éclairant ce tableau où, de toute évidence le célibataire n'a pas sa place. Pas vraiment affolé, mais quand même intrigué, j'enfile un kimono suspendu à la porte et je descends à la réception.

- Madame, le raffinement de votre établissement dépasse mes prévisions les plus optimistes. Un détail cependant : quel est le prix de l'honorable chambre ?

- Voici votre honorable facture. Le prix pour une heure, c'est 3000 yens et vous êtes resté jusqu'à présent 18 heures. Le total est donc de 54 000 yens (1.800 F de l'époque). Puisque le seigneur n'a pas émis le désir de faire fonctionner la caméra automatique, je ne compte pas de supplément.

Le "love-hotel" est une tradition ancestrale de ce pays surpeuplé. Même les couples mariés y ont recours, tant l'intimité est rare.

Mais pour moi, l'expérience est aussi onéreuse qu'incomplète.

- Je vous demande pardon, je me souviens tout-à-coup que l'on m'attend d'urgence à Tokyo. Mais n'oubliez pas de me compter encore trois minutes supplémentaires.

- Haï ! Que le voyage soit favorable à l'honorable étranger !

******

Le grand guitariste de l'époque, Jiro Matsuda, de passage à Osaka, a accepté de me rencontrer.

- J'ai téléphoné à l'organisateur d'un festival à Tokyo. Il propose de vous inclure dans son programme ce soir. Vous y joueriez trois morceaux. Êtes-vous d'accord ?

- Haï !

- Alors, filez prendre le "bullet train", le super express*.

Je ramasse ma valise, mes deux sacs (je me suis un peu chargé), ma guitare et m'engouffre dans le métro. Me trouvant en début de ligne, je trouve une place. Mais au premier arrêt, une vague humaine déferle dans le wagon. Tant bien que mal, je reste au milieu de mes possessions. Station suivante : une lame de fond submerge la rame. Je suis soulevé dans les airs. mes bagages partent dans tous les sens. Je tente de me porter en direction de la guitare, que je parviens à rejoindre. Mais du coup, je perds la trace de mes autres biens. Demander du secours ne sert à rien car cette foule n'est pas l'addition d'individus, elle est une entité. Encore une gare. Flux et reflux.. J'en profite quand même pour accrocher un sac. Mais attention, il me faut descendre à la prochaine. Voyons, élaborons une tactique. J'utiliserai la vague descendante pour poser guitare et sac sur le quai, remontant à la faveur de la marée montante. Me restera à localiser valise et sac et à redescendre avec toute la célérité possible.

Tout se passe comme prévu. La guitare et le sac sont transbordés sur le quai, et je suis en possession du reliquat de mes effets. Mais, comme je me trouve au fond de la voiture, impossible de ressortir. Et maintenant, la foule est bien trop dense pour que je puisse espérer faire un pas vers l'issue. Le train va bientôt démarrer. Adieu guitare, adieu souvenirs accumulés depuis mon départ !

Et... adieu concert ? Ah non alors ! L'énergie de l'espoir vient à ma rescousse. Je me hisse sur les épaules de mes voisins, attrape mes bagages et BANZAI, je me lance dans un crawl insensé sur ce flot de dos nippons. Comme j'approche de la béance salutaire, les portes automatiques entament pourtant leur processus irrémissible de fermeture. Jouant le tout pour le tout, je jette mes deux colis en direction du quai et redouble de brassées furieuses. Mais les battants se rapprochent trop vite l'un de l'autre. Dans une ultime manœuvre, je lance un bras en avant. Les deux portes s'unissent pour coïncer ma tête et mon épaule droite. AUX ARMES, m'égosillé-je. Par la pellicule de sueur qui embue mes yeux, j'entrevois le gant blanc d'un contrôleur. Un geste autoritaire stoppe la machinerie qui allait soit me défenestrer, soit m'écarteler.

 


Bon, me voici dans la gare. Tiens, où se trouvent donc les quais ? Il y a des escaliers dans tous les sens, et tout est écrit en japonais. Je tente de demander mon chemin, mais les gens tournent la tête dès qu'ils me croisent. Tout-à-coup, un homme me bouscule. Je virevolte : il est ivre. Alors que je tente de m'orienter, il m'apostrophe, me menace et enfin s'empare de la guitare. J'ai beau ameuter les milliers de gens qui m'entourent, tout en poursuivant mon agresseur et en poussant des cris gutturaux, les regards imperturbables continuent de m'éviter. Je rattrape l'individu et reprends possession de mon bien. Il se précipite alors vers ma valise et l'embarque. Cette saynète guignolesque se poursuit jusqu'au moment où je découvre une pancarte indiquant "ticket office". Au moins, on y parlera anglais ou français ! J'y pénètre, toujours poursuivi par mon ivrogne qui me griffe, me tire et m'injurie. Essoufflé, je demande :

- Parlez-vous français ?

- Haï !

- Vite, appelez la police, et débarrassez-moi de ce bonhomme !

- So deska ! La police, ce n'est pas ici, mais je vais vous faire un plan...

Personne ne pouvait ni ne voulait m'aider. Un homme ivre est ici intouchable car il est exonéré pour quelques heures des contraintes extraordinaires qui aliènent d'ordinaire sa liberté.

*******

A Tokyo, je préfère prendre un taxi. Dans le théâtre, on me guide vers les loges. Des sons de guitare fusent de tous les côtés. Je pose mes affaires et arpente le couloir. Quelle n'est pas bientôt ma surprise d'entendre des traits d'une vélocité extraordinaire. J'ouvre une porte : un jeune Japonais est en train de se chauffer. Ses gammes sont éblouissantes. Je pose mon oreille sur une autre porte. Des bribes du "Capriccio diabolico" au titre adéquat, me parviennent. Ailleurs, un gosse débite des tranches de "la Cathédrale", un morceau de bravoure.

Petit à petit, mes zygomatiques se contractent, mon front se ride, mes mains deviennent moites. Bref, j'ai le trac, partagé entre l'admiration que je porte à ces artistes, et la crainte que m'inspirent ces concurrents.
J'entre dans ma loge, pour une révision du programme en catastrophe. Mais cette fois-ci, je tremble. Voyons, peut-être devrais-je entamer mon programme par une pièce simple. Ce petit prélude de Bach, par exemple. J'ai dû le jouer cent fois. Alors, allons-y pour une répétition. Ré, Ré, Fa, La... Mais pourquoi ai-je joué un Si à la place du La ? C'est la première fois que je fais une bourde pareille. Oh non, voilà que mon jeune Paganini jette un coup d'|il faussement admiratif par la porte entrebâillée ! Crispant, tout cela.
Bon, ce n'était qu'un faux-départ, après tout. Remettons cela. Jouons un La, cette fois-ci, et non un Si, cette fois-là. Trois paires d'yeux écarquillés se superposent dans l'ouverture. Pour un peu, ils me jetteraient une pièce de monnaie. Voyeurs ! Je suis recroquevillé, mon épaule gauche est soulevée par une contraction involontaire, on la croirait soudée à mon oreille. Je suinte de tous côtés...

- Honorable JUMEZ-SAN, vous êtes attendu sur le plateau !

- Une seconde !

Un bout de corde dépasse. Je prends une paire de ciseaux et, si troublé, je la sectionne en son milieu, au lieu d'enlever le morceau superflu. En catastrophe, je la remplace.

- JUMEZ-SAN !

- Une seconde, je renoue un lacet !

Fébrilement, je tente de glisser une corde neuve dans le chas de la cheville. L'un des témoins de la scène se détache de l'entrebâillement. Plein de commisération, il vient me secourir.

- JUMEZ-SAN !

Je me précipite vers la scène, heurtant au passage un décor, ratant une marche, cognant ma guitare. Essoufflé, je débouche sur le plateau. Horreur, ils sont au moins 3000 qui, silencieusement (car les applaudissements ne sont pas encore entrés dans les mœurs), attendent ma prestation de pied ferme. Ma panique est indicible. Je subis une coupure de secteur généralisée. Ai-je vraiment joué ces trois morceaux ? Même aujourd'hui, je ne puis répondre. Et le cas échéant, la musicalité était-elle honorable ? Est-ce à pied ou en fauteuil roulant que je suis ressorti ? Je suis forcé de m'en remettre à des témoignages.
Jamais, plus jamais une expérience pareille ! Tant pis, je terminerai le voyage à pied.

Et pourtant, deux ou trois jeunes gens viennent me demander de leur donner des cours. Est-ce à dire que les doigts retrouvent un morceau comme un cheval retrouve l'écurie ? En tout cas, si musique il y a eu, elle s'apparentait à une reproduction, certainement pas à une production ! Mais comment ces jeunes gens peuvent-ils s'intéresser à à ce qu'ils viennent d'entendre? La seule réponse, c'est que, dans leur soif de s'initier à la musique occidentale, ces Japonais, à l'époque, sont intéressés par l'exotisme que je représente. Victime de cet engouement, je suis forcé de ne pas abandonner.

Pendant trois mois, j'enseigne donc dans l'Empire Levant, m'initiant parallèlement aux rudiments du biwa, cousin éloigné de la guitare. Des joueurs de koto prennent connaissance de mon répertoire.

Leur capacité d'assimilation restera pour moi un mystère. Bien plus tard, ils conquerront (aussi) le monde de la guitare, en produisant des virtuoses incomparables. Et chaque fois ces tempéraments resteront insondables. L'un jouera l'intégralité des "Tableaux d'une exposition", me rendant témoin de l'impossible. L'autre gagnera haut-la-main un concours prestigieux en Grande-Bretagne et, rentré à Tokyo, se sectionnera volontairement les tendons de la main gauche. Un troisième gagnera le concours de Radio-France en interprétant une suite de Bach de manière éblouissante. Il prendra ensuite chez moi une guitare et rejouera intégralement cette suite qui l'a porté au zénith; mais il ne s'apercevra pas qu'une corde était accordée dans une autre tonalité, et qu'il exprimait ainsi une cacophonie totale.

Plus tard, la guitare fera de tels prodiges au Japon qu'en 1989, c'est un guitariste français, Claude Sciari, qui sera le premier étranger à se présenter à des élections sénatoriales dans ce pays, dont les frontières ne sont pas réputées pour leur perméabilité.

 


 

 

 


 
             
     
                   
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