PASSEPORT : GUITARE par Jean-Pierre Jumez
       
   
   


WELLINGTON - AUCKLAND - NOUMÉA - PORT-VILA - TAHITI

Un premier disque. Des volcans. Des ukuleles


L'art de prodiguer des conseils

Après six mois d'Australie, nous nous retrouvons à la tête dune petite fortune. Mon compagnon s'offre même le luxe de convoler avec une pulpeuse indigène. Je le laisse à son bonheur et file vers la Nouvelle Zélande.

Au milieu du calme institutionnalisé régnant sur les deux îles principales de l'archipel, les Maoris commencent à afficher leur identité musicale, appuyés sur des formes polyphoniques que partage l'ensemble des Polynésiens. Un jeune businessman est passionné de guitare et d'aviation. Je lui montre comment tenir le manche de son instrument. Il m'enseigne à tenir le manche à balai d'un monomoteur. C'est ainsi que je me rendrai de ville en ville, donnant des concerts qui, ma foi, commencent à devenir assez convaincants.

Tant et si bien qu'une maison de disques décide de m'accorder sa confiance.
Avant de dire ouf, me voici dans un studio d'enregistrement, face à un micro d'une désolante laideur, dont je redoute pourtant le discernement aveugle. La technique de conserve est fort différente de la technique de concert. La conserve exige la stérilisation. Il s'agit de jouer maintenant pour une écoute future. Pythagore monologuait derrière un rideau, pour éviter à ses élèves (les acousmatiques) des mimiques troublant la pureté de ses paroles. Me voici donc derrière mon rideau. Seules les notes énoncées, qui ne sont plus volatiles, viennent étayer le message musical. Fini l'illusionnisme de la scène, fini l'effet de surprise ou de découverte. Mon numéro sera démystifié après le second passage sur la platine. Finie la construction habile d'un programme ! L'aiguille ou le diamant ira se poser sur un morceau pré-sélectionné. Il faut donc réduire le champ auditif. Il s'agit plus de faire frémir des aficionados pendant deux heures, mais pendant X fois trois minutes. Et enfin - nous sommes loin des enregistrements numériques - la sonorité dont j'étais si fier est déformée par des ingénieurs bien décidés à graver leur signature dans la cire.

L'écoute de ses propres disques fait en général grimacer l'interprète, dont le tempérament évolue constamment, à tel point qu'il doute avoir abreuvé ce sillon enregistré quelques années auparavant. La discographie d'un concertiste, c'est l'histoire de son mécontentement.

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Avant de quitter cette région, je demande Melbourne au téléphone, pour faire mes adieux aux Mora.

- Merci de nous appeler, Jean-Pierre. tout va bien. Ma femme vient d'accoucher d'un beau garçon !

- Bravo ! Et tout s'est bien passé ?

- Oh, oui ! Seule anicroche : le petit est né avec six orteils au pied droit. Une simple opération va régler le problème...

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Nouvelle-Calédonie, Nouvelles-Hébrides*, Fidji... Le monde mélanésien est bien difficile à pénétrer. C'est encore armé d'une guitare qu'on peut s'en approcher.

Un médecin qui va faire sa tournée aux commandes de son avion me dépose dans l'île de Tanaa. Il garde une voiture en permanence à côté de la piste d'atterrissage. Il y a ici un volcan actif qui, pour moi, est un lieu touristique, alors qu'il est sacré pour les Mélanésiens. Les négociations avec le chef coutumier qui en garde l'entrée échouent. Il n'y a rien à faire. Une décision d'une telle autorité est sans appel, sous peine de "boucan". Personne, dans ces régions, n'est à l'abri de cet art de préparer et d'administrer le poison. En cas de péché véniel, l'emboucanné peut ressentir des étourdissements, des maux de tête ou de cœur, des diarrhées. Il comprend vite et laisse la femme du chef tranquille, il libère la terre qu'on lui réclame, ou il n'insiste pas lorsqu'une faveur lui est refusée. Si en revanche il y a récidive, ou que l'infraction à la tradition est plus grave...

Un jeune Mélanésien vient à passer à bicyclette. une guitare en bandoulière. Il s'arrête. Je lui emprunte son instrument. Après quelques notes, il reprend son bien en riant et me joue l'air à la mode dans cette zone du Pacifique : la publicité du condiment japonais Aji-no-moto, entendue sur les transistors. Il m'interroge en anglais, car il est éduqué chez les missionnaires. En effet, le territoire des Nouvelles-Hébrides est administré conjointement par la France et la Grande-Bretagne. La France s'est intéressée aux équipements médicaux, et la Grande-Bretagne à l'éducation. Ce sont les écoles protestantes qui dispensent donc un enseignement anglophone dans lequel la musique est très présente, surtout sous forme de chœurs. A tel point que les chœurs mélanésiens, un peu partout dans cette région, sont présentés comme l'héritage traditionnel de cette culture.

 


Je fais part du but de mon voyage à mon chanteur, et de mes difficultés. Il dit quelques mots à l'ancien, qui me fait signe de passer.


Air Mélanésie : tous les passagers sont pesés.
Les flûtistes paient moins cher que les guitaristes

Après avoir contemplé le lac de lave incandescente, je remonte dans la Land-Rover, salue l'ancien au passage, et reprends le chemin du champ d'aviation. Au milieu d'un virage, surprise, une voiture vient d'en face. Instinctivement, je braque à droite. L'autre voiture, elle, braque sur sa gauche. Dans un crissement de freins et dans un nuage de poussière, nos deux véhicules terminent leur décélération dans une embrassade davantage réprouvée par les assurances que par la morale. Le chauffeur de l'autre voiture en sort, furieux. Je ne suis pas de bonne humeur non plus. C'est après une franche explication que l'horrible vérité éclate. Dans le cadre des multiples tractations entre les deux administrations, la Grande-Bretagne a cédé sur un point : aux Nouvelles-Hébrides, on conduit à droite. Arrivant presque directement de Londres, cet ethnologue écossais se croyait encore at home et conduisait à gauche.

Les disputes entre les deux administrations sont d'ailleurs tellement âpres et nombreuses qu'il faudra faire venir un juge espagnol comme arbitre.

Deux administrations, dit-on à l'époque, valent mieux qu'une remise du pouvoir aux autochtones, qui se partagent 120 langues pour 100.000 habitants. Il est vrai que l'indépendance accordée ultérieurement sera d'autant plus difficile que les conflits seront attisés par ce double héritage.

La musique se pratique d'ailleurs entre clans. Elle est plutôt rituelle que communicative. Sifflets, tuyaux pilonnants, percussions diverses, flûtes de Pan (aux îles Salomon) accompagnent cérémonies funéraires et initiatiques plus ou moins secrètes.

Au champ d'aviation, pas trace de l'avion de mon médecin volant. Ne sachant que faire, je m'allonge sur la piste. Un grand Mélanésien, vêtu d'un étui pénien et de quelques fougères, s'avance vers moi. Il s'accroupit, et porte à sa bouche un arc musical. Sa musique à lui, c'est l'altération du timbre, provoquée par la déformation de la bouche, sur une note fixe. Il parvient ainsi à recréer une impression mélodique. Ce que Arnold Schönberg nommera "Klangfarbenmelodie".

Au bout de quelques heures de cette sérénade inattendue, le coucou finit par atterrir, brinquebalant. Sans doute plus doué pour la médecine, mon pilote s'est "crashé" dans l'île précédente. La machine est tordue et cabossée de tous les côtés. Eppure gira*.

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A Tahiti, on est en apparence beaucoup plus communicatif. L'arrivée en paquebot est une féerie de chants harmonieux, de sourires affables, de déhanchements (dépassant le stade du suggestif), d'effusions et de cadeaux. "Ne donner de pourboires sous aucun prétexte !" indiquent des signes. Naturellement ! S'il porte ma valise, ce Tahitien, c'est parce que je lui suis sympathique et qu'il désire m'accueillir pour le mieux. Accepte-t-on de l'argent d'un ami ?

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- Je vous ai organisé des concerts, me dit la directrice de la maison de la culture, Marie-Claire Valène. Mais vous savez, ici, rien n'est facile. Il suffit qu'il y ait une "bringue" quelque part pour que tout s'arrête. En métropole, on travaille avec des gens que l'on paie. Ici, vous ne retenez les gens que parce qu'ils vous aiment bien. Le salaire est plutôt une marque de gratitude. Une gratification à la lettre, en somme.
Marie-Claire parvient pourtant à mettre sur pied une formule inédite de rencontre. Deux camions partent autour de l'île. Leur mission : ramasser tout Tahitien surpris en possession d'un instrument de musique. Ils ratissent la route, l'orphelinat, les écoles et la prison.

Tout ce beau monde passe la nuit à jouer sur ma guitare, pendant que je m'initie au ukulele. Petit à petit, ces musiciens viennent à m'envoûter par leur bonne humeur dévastatrice et leur admirable spontanéité. Je suis subjugué par cette improvisation de chants polyphoniques, dont la douceur contraste avec les traits de percussions crépitants. Dans cette fraternité qui trouve la guitare comme prétexte, se révèle le tempérament enjoué de ces gens qui, de tout temps, sont parvenus à coloniser leurs envahisseurs, qu'ils fussent militaires, pasteurs ou touristes.

Capable des caresses les plus douces, mais aussi des tortures les plus atroces (passons sur les détails), le Tahitien est certes communicatif, mais il réserve la guitare pour les étrangers. Il sourit à l'administrateur du moment. Mais le soir venu, bas les masques ! Finis les instruments importés : on chante a cappella. Oubliées les harmonies simplistes des missionnaires : ce sont des polyphonies complexes qui prennent la relève. Halte-là la légèreté des mœurs : la structure sociale élaborée et rigide reprend ses droits. Mais dès qu'il est redescendu de la montagne, au petit matin, le Tahitien affiche de nouveau son sourire irrésistible, reprend son ukulele et son chant de sirène à usage de visiteur enchanté.

Le capitaine d'un paquebot grec qui se rend à Los Angeles s'intéresse à la musique. Il m'engage pour distraire les passagers oisifs, moyennant quoi je ne paierai pas le prix du voyage. Vous refuseriez, vous ?

* Et pourtant, elle tourne



 


 
             
     
                   
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