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GOBÉE
GOULEYANTE DANS LE GOBI (photo : Thomas Goisque)!
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Au
cours d’une interview sur Radio-Courtoisie, Sylvain Tesson racontait –
dans un français châtié – quelques anecdotes vécues
au cours de son incroyable défi : retraçant le parcours
des quelques évadés du Goulag, il a parcouru seul, à
pied, une diagonale du nord de la Sibérie jusqu’à … Calcutta,
traversant (dans la foulée) la Mongolie, la Chine, le Tibet et
le Sikkim. Neuf mois au milieu de l'archipel du goulot, ponctués
d’innombrables rencontres. Bref, une excellente recrue pour le Parti
Alcoologiste Français.
Interrogatoire
conduit par Jean-Pierre Jumez
Auparavant, nous avons bien entendu conduit une enquête de moralité.
Et là, stupeur ! Nous apprenons que le personnage ne boit que de
la « voda »*, de l’eau !
Nous avons alors décidé de cuisiner ce personnage trouble.
Qui est-il, ce Monsieur Tesson ? Un Maurice Thorez** de l’alcool ? Un
sous-marin du sinistre Evin ? Un repenti, comme son nom le laisse entendre
?
C’est dans notre Lioubianka
du 8e arrondissement que nous avons convoqué l’individu pour un
interrogatoire en règle.
PAFMAG :
- Don Pérignon, Vranken ou Bouvet-Ladubay ?
Sylvain TESSON :
- … euh, j’ai fait le vœu d’écarter toute boisson anoblissante
jusqu’au 1er mars 2005
- …tiens, tiens …
- … je vous jure que je vous dis la vérité !
- …bien sûr, bien sûr…
C’est clair : ce baroudeur
se moque. Mais nous avons les moyens de le faire parler. Nous lui présentons
un immense plateau de fruits de mer.
Sylvain TESSON, pâlissant
:
- NON, vous n’allez pas me faire cela !!!
Evidemment, après
neuf mois à des milliers de kilomètres de toute mer, le
suspect n’a pas pu se mithridatiser. Nous mettrons le temps qu’il faudra,
mais nous lui tirerons les verres du nez. Il est temps de passer à
l’action.
- Allez, avale
cette huître, ça lubrifie le larynx !
Conscient du rapport
de forces, le suspect s’exécute.
- Allez, raconte
: première expérience avec la vodka ?
- A Moscou, en septembre 1999. Chez un jeune expatrié. Mon dernier
souvenir : un amoncellement de cadavres sur sa table, avant de rentrer
chez moi au milieu de la nuit. Puis, au petit matin, réveil sur
un trottoir. En slip. J’ai été… détroussé***
! Il ne me reste rien. Mon agenda faisant partie du butin, je ne connais
pas mon adresse n’ai aucun numéro de téléphone à
appeler.
Encore une huître.
- Continue.
- J’ai alors découvert la grande solidarité des buveurs.
Des Moscovites d’une gentillesse incroyable. Ils m’ont prêté
des vêtements, puis m’ont conduit vers une église dont je
croyais me souvenir, et à partir de laquelle j’ai pu retrouver
mon domicile.
Huître.
- Nous prenons
bonne note. Alors maintenant, comme cela, tu te fais débarquer
sur la rive d’un fleuve au nord de la Sibérie, et tu prends plein
sud ?
- Oui, j’avais pour tout équipement un GPS, une tente, un duvet,
des sous-vêtements de rechange (chat échaudé...) et
des cartes, évidemment.
Huître, huître,
huître.
- Et on rencontre
qui, dans la taïga ?
- Des gens du bout du monde, et qui le savent. Beaucop d'entre eux sont
des personnalités qui ont préféré s'exiler
dans un cabanon que de subir la misère atroce imposée aux
Russes du bas. Voir arriver un Français à pied, c’est un
Pygmée arrivant à dos d’éléphant sur les Champs-Elysées.
- Leur réaction ?
- Alors, c’est la fête. Evidemment, c’est pas le Lido. Mais c’est
autrement plus authentique, L’événement étant d’autant
plus fort que pour le Sibérien, la France, c'est celle d'avant
1917 : une nation artistique, généreuse, influente… bref,
bien loin de la réalité, hélas…
Là, nous parvenons
à un moment important de l’interrogatoire. C’est l’heure du tourteau.
- De grâce !!!
- Avale ! Alors, c’est quoi, la fête, dans un hameau isolé
de la taïga ?
- C’est beau, c’est profond, c’est indélébile. Le contraire
du Lido. Et c’est articulé autour de la vodka. On dévoile
le tréfonds de son âme. On appose les anfractuosités
des émotions. C’est la dérive des sentiments qui entraîne
le plus dévastateur des séismes : l'humour. On rit, on pleure,
on aime, on jure jusqu’à ce que sommeil s’ensuive. Et au réveil,
aussi douloureux soit-il, on est félicité par l'entourage
qui sait que vous venez de vivre... la félicité - d'où
mon sauvetage à Moscou.
Il faiblit. Une salve
salvatrice de bulots le ravive.
- Pitié !
- Et l’eau, dans tout cela ?
- C'est vrai, je l'ai rencontrée. A la frontière mongolienne.
- Qui ? Comment ? Pourquoi ? Allez, parle, nom d'un samovar, sinon...
- Je vais parler, je vais parler ! Ce sont les Mormons, c’est pas moi
! Ils débarquent un peu partout avec d’énormes moyens. Ils
convertissent à tour de bras en promettant monts et merveilles.
Avec l’éradication des cinq vices qu’ils ont répertoriés****,
ils apportent maux et fadaises. Résultat : sans thé, sans
vodka, sans lait fermenté, ces civilisations perdent leur culture
de la fête avec ses aboutissants (choeurs improvisés ou chants
diphoniques, sérénades…).
Nous le tenons presque.
C’est le moment de l’étriller. Une étrille fera l'affaire.
- Au secours !
- Alors comme cela, tu bois de l’eau. Dis-le, hein, dis-le : tu es
payé par les Mormons ?
- Mais c’est faux !
- Parle, sinon on t’envoie les bigorneaux.
- Je vous jure !
- Tu jures que tu n’as jamais commercé avec les Mormons, peut-être
?
- Une seule fois ! Ils m’ont vendu un cheval parce qu’il se nourrissait
de cannabis sauvage, ce qui le rendait impur.
- Et toi, tu bois de l’eau pour être en conformité, n’est-ce
pas ? Attention, on a encore toute une panoplie de palourdes, de praires,
de violets, de clams, de coques…
- C’est une simple décision de ma part, rien à voir avec
un quelconque asservissement. Mais cette décision est simplement
beaucoup facile à tenir si je n'y accorde aucune dérogation.
Je sais très bien que si je m'autorise le moindre verre, je vais
craquer !
- Tu mens ; cette fois-ci, on t'envoie les oursins ! Un témoin
t’a formellement reconnu : en Afghanistan en 2000, tu as bu de l’eau.
- Attendez, attendez ! Là-bas les Taliban avaient installé
des alcootests à tous les coins de rue ! Que vouliez-vous que je
fisse ?
- Que tu busses, p'tit père ! Alcootest à Kaboul ? Et
ta sœur (Daphné, par exemple*****), elle bat le beurre ?
- Mais non. On était interpellé à tous les carrefours.
Un Taliban mettait son nez à hauteur de la bouche du suspect et
lui demandait de souffler ; selon les remugles qu’il captait, il verbalisait
- Ouais… Alors, ce soi-disant vœu ?
- Que voulez-vous : le tour du monde à bicyclette, la Sibérie,
l'escalade clandestine de la Tour Eiffel... tout cela, c'est de la bibine
! Le défi, c'est simple ; le renoncement, c'est autre chose ! Mais
le 1er mars 2005, je serai libéré de mon vœu.
- Ah oui ! Et, in fine, quel est le plus dur : 1 an à
l'eau ou 9 mois au milieu des ours et des yétis ?
- La vie, c'est un rythme : pour apprécier le meilleur, il faut
subir le pire.. Et puis comme je serai à Irkoutsk ce jour-là,
ce sera facile.
- A Irkoutsk ? Pour retrouver des complices Mormons ?
- Non, pas du tout : je vais faire le tour du Baïkal gelé
en side-car, puis conduirai une enquête sur les descendants des
Décembristes****** vivant encore sur les rives du lac. Je vous
en conjure : gardez-moi une place au Parti Alcoologiste Français
; je saurai me montrer loyal !
Beau retournement,
non ?
* « vodka »
signifie « petite eau » ?
** Maurice Thorez, Secrétaire général du Parti communiste
français de 1930 à 1964, qui était mobilisable en
1939, a rejoint l’URSS à l'époque du pacte germano-soviétique,
passant de facto à l’ennemi, pour ne revenir qu’à
la Libération
*** « Trussy » signifie « slip » en russe
**** l’alcool, le tabac, la caféine, les jeux de hasard, l’homosexualité
***** Daphné Tesson est une journaliste connue du PAF (l'autre)
****** mouvement insurrectionnel russe en décembre 1825
Post-Scriptum
La grande marche de notre ami Sylvain Tesson dépasse l’imagination.
On est très loin des « aventures » sponsorisées
et filmées ou des parcours sympathiques de vagabonds et autres
hippies. Se faire lâcher sur la rive d’un fleuve au nord de la Sibérie
et prendre plein sud (contre vents et marées !) est un défi
physique, mystique et, Dieu merci, littéraire : lire absolument
L’AXE DU LOUP (Robert Laffont).

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